Festival de Locarno

Palmarès: Vitalina Varela sort de la nuit pour entrer dans la gloire

En remportant le Prix d’interprétation féminine et le Léopard d’or, Vitalina Varela, l’actrice cap-verdienne et le superbe film ténébreux auquel elle donne son nom sont les vainqueurs indiscutables de l’édition 2019

C’est un fragment arraché à l’étoffe de la nuit, une immersion au plus profond de la misère matérielle et spirituelle, un séjour chez les enfants de Caïn, un cauchemar claustrophobe où l’amour et l’espoir ont sombré… C’est Vitalina Varela, Léopard d’or du 72e Locarno Festival. Cette œuvre belle comme un trou noir est signée Pedro Costa. Le réalisateur avait reçu le Prix de la mise en scène à Locarno en 2014 pour Cavalo Dinheiro. Son nouveau film, formellement splendide (un art du clair-obscur digne des maîtres flamands) et humainement terrible a fait l’unanimité parmi les festivaliers et séduit le jury présidé par Catherine Breillat.

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Venue du Cap-Vert, Vitalina Varela, 55 ans, débarque à Lisbonne pour retrouver son mari, qui y a immigré des décennies auparavant. Elle arrive trop tard: il est décédé trois jours plus tôt. Elle n’a rien de la veuve éplorée, car elle «ne pleure pas les lâches». Brûlant de colère, la bouche pleine d’imprécations, elle interpelle le défunt: «Tu ne m’attendais pas. Même mort, tu ne voulais pas de moi auprès de toi.» Elle demande une messe au vieux prêtre. Mais celui-ci a perdu la foi, il prêche que «la peur peut entrer au Royaume des cieux».

En repérage, Pedro Costa a frappé à une porte. C’est Vitalina Varela qui a ouvert et s’est imposée comme l’héroïne dont il avait besoin. Cette Pythie d’ébène éclaire de son regard noir les stances de la déréliction. Elle remporte le Léopard de la meilleure interprétation féminine, et le Pardo d’or récompense le film auquel elle donne son âme et son nom. Il s’agit sans doute d’un cas unique où la comédienne et l’œuvre se confondent inextricablement, comme la réalité et la fiction.

Fièvre étrange

Il y a eu des années où certains films présentés en Concorso se partageaient entre auteurisme arrogant et impéritie patente. La première sélection de Lili Hinstin s’avère tout à fait digne et souvent passionnante. Le Prix spécial du jury va à Pa-go, de Park Jung-bum (Corée), une histoire policière située sur une île à l’écart de tout et pleine de sauvagerie: les sangliers font des ravages et les pêcheurs du coin contraignent une jeune fille à se prostituer. Moral en berne, ce film se caractérise par son humeur glauque. Manque-t-il d’un peu de feu?

Le Prix de la mise en scène va logiquement à Damien Manivel, car Les Enfants d’Isadora est un film sur la mise en scène. Pour exorciser le deuil de ses deux enfants, morts accidentellement, Isadora Duncan créa Mother. Un siècle plus tard, une chorégraphe reprend cette danse solo. Le film prend un joli chemin de traverse en suivant après le spectacle une vieille femme boiteuse, qui, rentrée chez elle, rejoue malgré sa lourdeur les gestes d’apaisement imaginés par la fameuse danseuse.

Léopard pour la meilleure interprétation masculine, Regis Myrupu est un Indien Desana. Dans A febre, il tient le rôle de Justino, qui a quitté la forêt pour gagner sa croûte dans le Brésil moderne. Mais peut-on oublier la terre de ses ancêtres? Il souffre d’une fièvre étrange, et l’appel des profondeurs amazoniennes se fait toujours plus pressant.

Quant à Hiruk-Pikuk Si Al-Kisah (The Science of Fictions), de Yosep Anggi Noen, Mention spéciale, il propose des pistes intéressantes (l’alunissage de 1969 aurait été filmé secrètement en Indonésie…), mais pèche par un rien d’hermétisme.

On regrettera l’absence au Palmarès de Bergmal de Runar Runarsson, un portrait sociologique, économique et psychologique de l’Islande en 49 fragments d’une chronologie du hasard, ainsi que celle des fantômes délicats et des amours interdites de Yokogao, de Koji Fukada.

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