Portrait

Pamina de Coulon, femme de parole

Son art, c’est l’essai parlé. Entre récits personnels, citations et mises en relation, la jeune performeuse vaudoise scotche l’assemblée avec un flot ininterrompu de mots. Elle joue à Paris, ces vendredi et samedi

C’est un plongeon. Un plongeon dans un cerveau en ébullition. Une immersion d’une heure dans un flot continu de paroles arborescentes qui naviguent entre idées originales, récits de vie, citations et mises en relation. Le tout au service d’un projet: imaginer un monde en mouvement permanent qui abolit la frontière entre les gens. Pamina de Coulon, 30 ans, pratique l’art atypique de la logorrhée référencée et habitée. Ses performances, des essais parlés, font sensation. Après sa prestation en mars au TU, Théâtre de L’Usine, à Genève, la jeune Vaudoise figurait parmi les artistes que Patrick de Rham, nouveau directeur de l’Arsenic, a récemment présentés aux programmateurs européens dans le cadre de Programme Commun. Et, ce week-end, sa création «FIRE OF EMOTIONS: THE ABYSS» sera à l’affiche du Centre culturel suisse, à Paris. Un voyage vertigineux au pays de la pensée? Les intellectuels français vont adorer.

«C’est trop compliqué», elle ne connaît pas

Rendez-vous dans un café genevois, à l’heure de la sieste. Mais pas moyen de contenir la jeune fille. Depuis son plus jeune âge, Pamina déborde. Partout, tout le temps, elle parle, parle, cherchant à mettre du sens sur ce qu’elle observe. Ce jour de printemps, elle arrive chargée d’un sac géant. «C’est une caméra pour filmer mon spectacle. Je dois réaliser une captation pour les tournées.» La débrouille, c’est sa loi. La phrase: «c’est trop compliqué», elle ne connaît pas. «C’est aussi une phrase refuge pour éviter de s’engager et de lutter», observe-t-elle dans son spectacle. Où elle explique qu’il y a des sujets qui ne tolèrent pas l’excuse de la complexité. Comme celui des réfugiés. Les réfugiés sont chez nous, ils ne vont pas retourner chez eux et d’autres vont encore arriver.

Ce qu’il faut, poursuit-elle, c’est casser le mur entre eux et nous en acceptant nos propres parts d’échec, nos propres fragilités. De quoi sortir du schéma binaire qui sépare les populations qui réussissent de celles qui rament. Ainsi, tous assis au fond de l’abysse, dans une horizontalité de destin, on retrouvera un mode de vie plus humain.

Parents militants

On le voit. Chez Pamina, la réflexion poétique est directement liée à l’engagement. Un trait qu’elle a sans doute hérité de ses parents. A Lausanne, Graziella de Coulon, sa mère, est une institution. Depuis les années 90, la militante se bat sans relâche sur les fronts de la migration et de l’intégration. Son père aussi, Nicolas de Coulon, a cet ancrage humaniste. Psychiatre et psychanalyste, ce spécialiste de l’intervention de crise a longtemps dirigé l’hôpital de Nant, au-dessus de Vevey, et a toujours privilégié l’approche psychothérapeutique sur les médicaments. Des parents soutenants, aidants?

«Je dirais plus confiants que soutenants. J’ai toujours été libre et responsable de mes choix», répond Pamina, benjamine d’une sœur ethnologue et d’un frère archiviste, tous deux déjà parents. «Je suis une tante comblée, j’aime ma famille! C’est également pour eux que je reviens en Suisse», sourit la jeune fille qui vient de passer cinq ans à Bruxelles. Depuis une année, la jeune artiste doit aussi faire face à une nouvelle donne crispante: une maladie sérieuse, qui lui impose un régime draconien alors qu’elle a été une «très bonne vivante»…

Dans L’L de Bruxelles

Bruxelles? Après une formation en Art Action à la HEAD, Haute école d’art et design, à Genève où elle a découvert ce «discours situé» qui fait son identité, Pamina de Coulon s’est installée dans la capitale belge et est devenue résidente à L’L, lieu de recherche et d’accompagnement de la jeune création. «C’est un espace génial, car l’artiste n’a pas d’obligation de production.» Avant, à la HEAD, la performeuse a bénéficié des lumières de Yan Duyvendak. «Lorsque j’ai découvert son travail, j’ai aimé son art de se réapproprier la culture populaire, de façon comique ou non. Avec lui et les autres professeurs, Christophe Kihm, Lina Saneh et Josep Maria Martin, j’ai appris l’importance du sens en art.»

Le voeu d’un monde plus fluide

Aux antipodes de l’artiste maudit qui «va chercher au fond de lui», Pamina de Coulon est «une auteur-performeuse qui prend la parole en son nom et relie des récits biographiques à des sujets plus universels». Son obsession? «Rendre le monde plus fluide et plus conscient. Moins crispé sur des certitudes limitées. Avec leurs flots de citations, mes perfos peuvent paraître difficiles d’accès. En fait, j’invite le public à me faire confiance, sachant qu’il retombe toujours sur ses pieds. Et ça marche. Mon plus beau compliment vient d’un spectateur non-initié. A la fin d’une perfo, il m’a dit: «merci de ne pas nous avoir pris pour des cons». C’est fort d’entendre ça!»

Fort comme le punch de Pamina. Qui a aussi un discours sur la violence, corollaire légitime du militantisme, défend-elle dans son spectacle. «J’en ai marre du consensus condamnant les black bloc dans les manifs. Et la violence de la publicité, du monde de l’emploi et des lobbies, elle est légitime celle-là?» Dans sa perfo, au fronton de son décor, on peut lire cette maxime: «Mach kaputt was dich kaputt macht». On comprend pourquoi.


«Fire of Emotions: The Abyss», les 14 et 15 avril, Festival Extra Ball, Centre culturel suisse, Paris, www.ccsparis.ch


Profil

23 avril 1987: Naît à Châtel-Saint-Denis, grandit à Montreux.

2007: Entre à la HEAD, à Genève.

2011: Déménage à Bruxelles et entre en résidence à L’L, où elle rencontre Sylvia Courty, sa collaboratrice la plus proche encore aujourd’hui.

2012: Première pièce professionnelle, «Si j’apprends à pêcher, je mangerai toute ma vie» et rencontre avec le BATARD FESTIVAL BRUSSELS dont elle sera co-directrice durant trois ans.

2017: Retour en Suisse et création de sa troisième pièce, «Fire of Emotions: The Abyss»

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