A ma droite, Andrzej Wajda, 74 ans, 30 films à partir de 1954, cinéaste polonais officiel qui annonce et repousse sa retraite depuis dix ans. A ma gauche Andrzej Zulawski, 60 ans, 12 films à partir de 1970, ex-cinéaste dissident installé en France, plus connu ces temps-ci comme Monsieur Sophie Marceau. Le hasard fait bien les choses, qui les réunit cette semaine à l'affiche, après une décennie de mise au placard des gloires déchues. Où en sont donc nos cinéastes aimés de «Cendres et diamant» et «L'Homme de marbre» pour l'un, «La troisième partie de la nuit» et «L'important c'est d'aimer» pour l'autre? Préférera-t-on aujourd'hui le vieux cinéaste-citoyen estampillé «grande culture» ou le rénégat auto-proclamé, champion d'un cinéma convulsif et scandaleux?

Wajda ressurgit porté par la vague d'un engouement national qui a fait de son «Pan Tadeusz» le plus gros succès de tous les temps en Pologne. Zulawski, lui, peut compter sur son égérie, qui vante «La Fidélité» en couverture de «Paris-Match» et autres magazines à gros tirage. Le contraste ne doit rien au hasard. Adaptation de «Messire Thadée», poème épique d'Adam Mickiewicz qui a nourri des générations de ses compatriotes, le film de Wajda se veut consensuel et rassembleur. Inspiré de «La Princesse de Clèves» de Madame de La Fayette, qu'il transpose dans le milieu de l'édition actuelle, celui de Zulawski voudrait être un nouveau brulôt lancé à la face des bien-pensants et des hypocrites. Duel de titans, certes à distance, mais dont tous ceux qui s'aventureront entre ces deux feux auront quelque peine à se remettre.

Wajda sort d'emblée la grosse artillerie. Dame! Ne s'agit-il pas de l'affrontement de deux grandes familles, les Soplica, alliés de l'occupant russe, et les Horeszko, partisans de l'indépendance et par conséquent d'un Napoléon en route pour Moscou? Autour de leurs Roméo et Juliette respectifs, Tadeusz et Sofia, ces hobereaux de province s'agitent beaucoup en souvenir de crimes passés. Peu importe que les enjeux restent un peu obscurs puisque le spectacle est au rendez-vous: personnages plus grands que nature, coups de théâtre mélodramatiques, humour «hénaurme», images chatoyantes et magnifique musique de Wojcech Kilar, qu'on réécoutera volontiers sur CD. Tout finira par un grand bal et un rappel ironique de l'exil qui, à l'image du poète Mickiewicz, attendait tout ce beau monde. L'ennui, c'est qu'à force de voir tous ces acteurs qui crient et gesticulent comme au théâtre durant deux bonnes heures, on fatigue. Le devenir académique de Wajda, longtemps compensé par une énergie et une faculté d'adaptation hors du commun, se parachève ici. Bref, à moins d'être Polonais et d'avoir la fibre patriotique, un festin plombé.

Après cette désillusion, Zulawski pouvait paraître l'antidote idéale. Une première scène dans un train entre Clélia, jeune photographe, et sa mère qui lui avoue avoir été l'amante de son futur employeur, l'éditeur de tabloïds Mac Roi, met l'eau à la bouche. Moderne, élégante, singulièrement apaisée, elle semble annoncer un Zulawski nouveau, revenu de ses excès frénétiques et bariolés. Las! En 2h45 de projection, il aura tôt fait de contredire cette impression. Si Zulawski reste capable de beautés fulgurantes, on peut aussi compter sur lui comme gâcheur de pellicules patenté. Le drame de la fidélité conjugale si bien décanté par Manoël de Oliveira dans «La Lettre» (autre production de Paulo Branco) devient ici une pantalonnade à rebondissements grotesques où notre Polonais furieux lance ses diatribes contre une société vulgaire, coupable de ce voyeurisme dans lequel il patauge lui-même. La dernière salve, d'une stupidité ahurissante, a de quoi faucher les derniers fidèles. De ce naufrage émerge seule une Sophie Marceau plus belle que jamais, digne envers et contre tout. Le cinéma polonais? Une belle idée dans l'attente d'une relève.

Pan Tadeusz, d'Andrzej Wajda (Pologne 1999), avec Michal Zebrowsk, Boguslaw Linda, Grazyna Szapolowska, Daniel Olbrychski.

La Fidélité, d'Andrzej Zulawski (France 2000), avec Sophie Marceau, Pascal Greggory, Guillaume Canet, Magali Noël, Michel Subor.