C’est une chanson qui parle des salaires misérables, des rêves déchus et de la solitude des travailleurs pauvres. Dans le stade de football de Cuernavaca, qui accueille ce soir-là un festival de ska, un pogo géant de cinq mille personnes se forme aux premières notes de la «Carencia», le titre phare de Panteón Rococó. Le spectacle est impressionnant: cinq mille personnes ruant dans une collision joyeuse, le bas du visage masqué par un passe-montagne noir imprimé d’un squelette.

Vingt-trois ans plus tôt, le 1er janvier 1994, l’armée zapatiste de libération nationale (EZNL) et les paysans indigènes du Chiapas lançaient leur première offensive pour revendiquer le droit à la terre et la justice sociale. Une étincelle qui allait bientôt embraser des foyers de résistance dans le monde entier. Leur porte-parole, le sous-commandant Marcos, et tous les combattants se cachent sous des cagoules noires, les fameux paliacates. Des masques comme des linceuls pour dire les minorités méprisées, mais aussi pour gommer les identités au sein d’un mouvement épris d’égalité.

Un collectif sans leader

«Notre public est une armée d’insurgés pacifiques. Ils viennent pour faire la fête, pour entendre parler de réalités familières et pour chanter en chœur des refrains indignés.» A quelques minutes du début du concert, dans des loges de fortune, les neuf membres de cette fanfare d’irréductibles se préparent à monter sur scène. Leurs chemises de manutentionnaires assorties sont brodées à leurs initiales et des épouses pimpantes gominent les dernières mèches. Whisky pour les uns, maté pour les autres.

C’est le désastre politique et social qui nous a rassemblés et c’est lui qui nous pousse à continuer

Après vingt-trois ans de carrière, la routine scénique est rodée. Cette longévité rare, parfois suspecte dans l’industrie de la musique, Panteón Rococó la doit à l’application directe de l’enseignement zapatiste sur la structure même du groupe: ils n’ont pas de leader officiel, prennent toutes les décisions collectivement, gèrent les conflits ensemble et font passer l’intérêt collectif avant le personnel. Un succès: sur les onze membres de la formation initiale, il n’en manque que deux. Leur souffle vient aussi du flux désastreux de l’actualité: «Il n’y a pas de ras-le-bol dans la mesure où il n’y a pas de progrès. C’est le désastre politique et social qui nous a rassemblés et c’est lui qui nous pousse à continuer.» Et du goût de la scène, qu’ils arpentent en showmen, les trompettes pointées vers le ciel, le torse ruisselant de rage.

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Véritable monument national, inscrit au patrimoine musical du Mexique, Panteón Rococó vient de la lutte altermondialiste. Ou plus exactement des quartiers populaires du nord de Mexico. La Lagunilla, Guerrero, Cocoyotes: des rues pavées de crack, de putes et de truands. Etudiants à l’université, ils traînent avec les zapatistes qui tiennent des permanences dans le parc du campus: «Le Mexique venait de signer des accords de libre-échange avec les Etats-Unis. C’était l’aube d’un nouveau jour, nous avions de grandes espérances, mais nous ignorions tout des problèmes des autres. Les Indiens, les paysans, les pauvres… Tous ceux que le néolibéralisme exclut. Les zapatistes nous ont ouvert les yeux et aidés à comprendre ce qu’on pouvait faire, en tant que Mexicains, pour notre autonomie et pour notre pays.» Le crâne rasé sous la queue-de-cheval, les chaussettes portées haut sur les tibias et le short XXL, le chanteur du groupe, Dr. Shenka, est un charismatique punk à roulettes.

Il se souvient du déclic «Ya Basta!»: «Panteón Rococó est né parce que nous voulions participer à la lutte. C’est la racine sur laquelle nous avons poussé. Certains prenaient les armes, nous avons pris nos instruments.» Lourdement censurés dans les années 1960, les musiciens engagés avaient habitué le public à décrypter les métaphores. Porté par l’insolence de sa jeunesse, bien décidé à s’adresser au plus grand nombre, Panteón Rococó va droit au but. Dès leur premier album studio, A la izquierda de la Tierra, puis dans les cinq suivants, ils battent le rappel des forces solidaires à coups de cuivres triomphants, font trembler les percussions pour interpeller un gouvernement inepte et jurent par les harangues hip-hop pour dénoncer les mensonges des partis.

La musique comme le guacamole

Mais leurs plus grands succès sont ailleurs, dans la chronique des vies ordinaires. Les passions météores, les fins de mois rachitiques, les corps tortillés dans la nuit, les plaisirs amnésiques, le blues des transports en commun, les rêves empaillés dans l’alcool. Ils concluent toujours par le même remède: faire l’amour ou faire la fête. Des hymnes fédérateurs, indémodables, qui rassemblent dans un festival les papas punk des premiers concerts, les mangeurs de tacos, les fumeurs de ganja, les filles à tatouages, les mères de famille en goguette et les amateurs de catch. Comme l’idéologie zapatiste, Panteón Rococó transforme les laissés-pour-compte en héros de fables modernes. Comme elle, ils rêvent d’un Mexique respectueux de sa diversité ethnique et culturelle. D’ailleurs, ils brodent régulièrement sur leur étiquette ska des mesures de musiques vernaculaires: l’euphorie d’un tube de cumbia, le flegme satiné des mariachis, les démons d’un pas de salsa qui font s’ébattre dans la poussière des stades une jeunesse avide d’échappatoires et de repères, cernée par la violence nationale.

Car faut-il faire de la musique triste sous prétexte que les gens souffrent? Certainement pas au Mexique, le pays qui transforme les morts en fêtes et qui conserve ses rites païens sous les jupes de la religion. Panteón Rococó se réclame de la tradition des cérémonies subversives, cet acte de survie prêté aux civilisations précolombiennes. «Le message passe par la danse, les paroles, le rassemblement. Il existe tout un public qui, par manque d’accès ou par refus, reste hermétique aux médias. Mais lorsqu’un musicien qu’ils aiment leur transmet une information, ils captent immédiatement. Notre musique, c’est comme un guacamole, sauf qu’au lieu du citron, de l’avocat et du piment, on mélange la fête, la lutte et la conscience sociale.» Le saxophoniste Missael Oseguera n’a plus la longue tignasse qu’il porte dans les premiers clips du groupe, mais des baskets fluo de marque américaine.

Pour concilier le succès commercial et leurs engagements politiques, leur recette est la même. Panteón Rococó remplit des stades de 15 000 personnes mais sort les guitares pour soutenir les enseignants grévistes sur la promenade de la Réforme. Ils empilent les disques d’or et vivent désormais loin des rues cabossées de leur enfance mais publient des communiqués virulents quand l’Amérique de Trump leur refuse un visa. En 2014, on leur interdisait l’accès à bord d’un avion au motif de leurs bras tatoués. Un gros coup de gueule plus tard, la compagnie changeait officiellement son règlement intérieur.

Assumer ses responsabilités

Zapatistes dans le fond et la forme, par essence et par conviction, Panteón Rococó réfute logiquement les lauriers et le titre de porte-parole. Mais à Cuernavaca, presque une maison sur deux est à vendre. Idéalement située entre le port d’Acapulco et la capitale mexicaine, ce lieu de villégiature prisé des chilangos tombe aux mains des narcos. Quelques minutes avant d’entrer sur scène, Dr. Shenka rappelle, tel un mantra: «Il s’agit d’assumer nos responsabilités face au public. Leur montrer que quelqu’un les écoute, qu’à travers nous ils n’ont plus le sentiment d’être seuls. Simplement, on ne se fait pas d’illusions: la musique ne va pas révolutionner le monde.» En attendant, la révolution ne se fera pas sans musique.


Panteón Rococó en concert, Paléo Festival, Le Dôme, jeudi 20 juillet à 22h45.