C’était son accent chantant, ses «r» qui roulaient plus que de raison, cette façon de rire et pleurer dans la même phrase et d’écouter une polyphonie méditerranéenne, dans un village suspendu, comme un incendie qu’il faudrait toujours entretenir. Paola Eicher-Pozzi est décédée mercredi dernier, entourée de ses filles et petites-filles; elle était une des plus ardentes ambassadrices de la beauté en terre romande. Elle voyait la tradition comme un mot d’amour tendu à un étranger, un trait d’union entre les mondes.

Paola Eicher-Pozzi naît en 1940 dans une famille d’artistes et de mélomanes, à Massagno, au Tessin. Ses frères sont des collectionneurs éperdus de musique; son aîné Francesco bouge tout le temps pour entendre du jazz et des maîtres soufis. Elle s’installe en Suisse romande pour ses études et fonde en 1987 une association dont le nom, Amdathtra (Association musique danse théâtre traditionnels), est un enfer pour les dyslexiques et un délice pour ceux qui aiment le bon son.

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Quelques années plus tard, en 1993, Paola Eicher-Pozzi invente le label discographique Amori: une épopée exploratoire qui documente la production de prodiges diasporiques établis en Suisse – la musicienne chinoise Lingling Yu, le chanteur kurde de Syrie Miço Kendes – mais aussi les passions iraniennes de Maurice Béjart, la création du pianiste François Lindemann avec un ensemble thaï. Entre les concerts à l’Octogone de Pully et les enregistrements, Amdathtra est une zone franche, un pôle magnétique en terres vaudoises.

Familles polyphoniques

S’il ne devait rester qu’un seul pont lancé dans cette histoire de trente ans, qui sera célébrée le 14 novembre au CityClub de Pully et diffusée en direct sur internet, c’est la Compagnia Sacco. En 1926, un petit village de Ligurie intérieure fonde un ensemble vocal que l’ethnomusicologue Alan Lomax documentera. Paola Eicher-Pozzi consacre trois disques à la Compagnia et développe avec cette troupe d’amateurs éclairés, ces familles polyphoniques dont elle connaît les grands-mères et les petits-enfants, une relation viscérale.

Elle les fait venir, dans un bus, avec casseroles, spaghetti, sauce tomate et cuisinier attitré – les concerts après les concerts sont presque plus recherchés que les concerts eux-mêmes. C’est une idée de la tradition comme d’une chose précieuse que l’on se transmet sans y prendre garde, un bien commun servi sur le bord d’une table. Dans cette période de séparation et de distance, Paola Eicher-Pozzi n’a jamais cru qu’en l’écoute et la rencontre.


«L’Eté indien avec l'Amdathtra», avec le trio Mathieu Clavel-Sogol Mirzaei-Shabab Eghbali, le trio Paul Grant-Faisal Salimi-Sébastien Lacroix, Baiju Bhatt Red Sun avec Nguyên Lê. CityClub, Pully, samedi 14 novembre à 19h. Complet mais diffusé en direct sur le site du cinéma et les réseaux sociaux.