Depuis sa plus tendre enfance, Paolo Conte se fait vieux. Né sous l'étoile du jazz à l'orée de la Seconde Guerre mondiale, le poète piémontais n'a jamais été dans le vent. Trop fauve, sans doute, pour se rêver girouette. La mode, dit-il volontiers, n'est qu'aliénation, abdication de toute liberté. Et ses disques précieux (une vingtaine à ce jour) claironnent le bonheur d'une vie hors du temps, toute à la répétition d'un songe ancien. Celui d'une ère à n'éprouver qu'en différé, gorgée d'avant-gardes et de jazz agité, dans cet entre-deux-guerres qui fit du melting-pot urbain le creuset de toutes les révolutions.

«J'avais une passion pour la musique rouillée, noirâtre, teinte à chaud de brume-métropole», chante-t-il en ouverture d'Elegia, son premier disque du siècle nouveau. Mots que Tom Waits aurait pu exhaler, mis en musique par Astor Piazzolla. Parce qu'à leur image, Paolo Conte tient de l'exception culturelle. Depuis trente ans qu'il balade son smoking impeccable, sa moustache

et sa voix sablonneuse sur les scènes du monde entier, l'ancien avocat déplace un univers.

Patriarche impénétrable, comme échappé du celluloïd passé d'un Visconti, le chanteur italien campe pour l'éternité l'élégance cosmopolite de la Péninsule bottée, tendrement ironique et insolemment cultivée. A tel point qu'on oublierait presque l'actualité renouvelée d'un artiste aux pouvoirs indemnes. Laminé par l'ampleur de son grand œuvre, Razmataz (2000), comédie musicale sur le Paris des années 20 parue en disque et DVD et pour laquelle le musicien avait composé une quarantaine d'airs et peint près de 2000 toiles, Paolo Conte a mis quatre ans à retrouver l'inspiration.

«L'âge donne l'impression d'être un peu vide», s'excusait-il l'an dernier dans Le Parisien. Aussi, pour s'emplir des richesses d'Elegia, le barde mûr est retourné à la source. A ce piano paternel sur lequel il compose, depuis toujours, ses délicats courts métrages bleutés, privilégiant les ruptures de rythmes et les chassés-croisés stylistiques. Plus que jamais au centre du propos musical, l'instrument de ses maîtres Fats Waller ou Art Tatum est ici l'âme de ces arrangements modestes, usant de la suggestion pour convoquer dans un même élan marches, tangos, valses, jazz new orleans et musiques latines.

Comme un retour à la simplicité de ses premiers succès («Come di», «Gelato al limon»), Elegia déroule sur une trame musicale à la concision remarquable une succession de visions exotiques, de tranches de vies imaginaires et d'amours idéales. Cinéma de quartier intime pour lequel Paolo Conte s'invente un double allégorique: celui du «Sandwich Man», rabatteur du septième art qui arpente les rues en chantant «c'est moi, c'est moi, chargé d'images» («Sono io, sono io caricato di immagini»).

Avec sa mélodie de western spaghetti, ses cuivres jazz et son titre anglais, «Sandwich Man» célèbre pourtant quelque chose d'éminemment italien. S'y dessine l'hommage à une tradition d'écriture caractérisant les chansonniers du nord de l'Italie, travaillant leurs vers par prolifération d'images métaphoriques (Lucio Dalla, Gianmaria Testa). Le plus fameux d'entre eux par l'acuité de ses visions poétiques, Paolo Conte se dit toujours en mal d'idées lorsqu'il s'agit de mettre en mots ses mélodies suggestives.

Là réside peut-être la clé de son succès phénoménal hors des contrées italophones. Car sa musique, gorgée des rêves d'une vieille Europe de cinématographe, suffit à rendre dans une langue universelle la personnalité complexe de cet élégant perturbateur de chronologie. Anomalie temporelle dont les premières amours musicales, comme de bien entendu, sont clandestines.

Dans le Piémont des années 40, son père, notaire, achète en douce des disques prohibés. Des cires de musiciens black acquises au marché noir et qui instillent dans les oreilles vierges du jeune Paolo leurs séductions interlopes. Avec ses frères et quelques voisins, l'adolescent pianiste apprend à rejouer ses idoles: Sidney Bechet, Louis Armstrong ou Fats Waller.

Un diplôme de droit en poche, le jeune avocat plaide quelques années dans des affaires de faillite, tout en travaillant à la prospérité de quelques voix à la mode (Adriano Celentano, Patty Pravo). Et ses premiers disques, parus au mitan des années 70, peinent encore à dépasser le succès d'estime. Mais Conte sait que le temps qu'il désaxe jouera un jour en sa faveur. On le dit nostalgique? Lui s'en moque, qui chante presque toujours des nostalgies d'emprunt, des souvenirs antérieurs à sa propre naissance.

Au début des années 80, le prestigieux festival italien de San Remo lui consacre une journée. Et depuis, les succès s'enchaînent sur le rythme trépidant de l'inusable «Via con me», dont le refrain swingué («It's Wonderful it's Wonderful/ I dream of you… chips, chips, du-du-du-du-du») continue d'offrir à ses rares concerts un final fêté. Aujourd'hui, à l'approche de la septantaine, la moustache de Paolo Conte peut pâlir, son art ne prend pas une ride. Parce qu'il est né fripé, raviné par la ferveur immortelle du jazz originel.

Paolo Conte, Elegia (Atlantic/Warner).