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Papa Moll, une institution alémanique

Créé en 1952 par Edith Oppenheim-Jonas pour Pro Juventute, le petit bourgeois de Baden est une star de la bande dessinée outre-Sarine

Il a une tête indéniablement ovoïde, agrémentée de cinq cheveux en son sommet et d’une moustache format timbre-poste en son milieu, des yeux ronds et un bon sourire. Il fait la joie des petits Alémaniques depuis 1952, en quatre, six ou huit cases rapportant de menues catastrophes de la vie quotidienne.

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Papa Moll a été créé sous l’impulsion de Pro Juventute. La fondation, qui cherchait un produit d’appel pour ses publications, a pris contact avec Edith Oppenheim-Jonas (1907-2001). Venue d’Allemagne avec son mari, ingénieur chez ABB, issue d’un milieu ouvert et artistique, elle faisait de la peinture, ainsi que des illustrations pour le carnaval de Baden, sa ville, où elle était très bien intégrée. Dans les années 50, et plus particulièrement dans les pays germanophones, la bande dessinée faisait l’objet de préjugés selon lesquels elle propageait l’illettrisme. C’est pourquoi les aventures de Papa Moll s’inscrivent dans la tradition de l’histoire illustrée (Bildergeschichte). Les phylactères sont proscrits et les cases lestées de quatrains en vers de mirliton – «mais personne n’a jamais lu les textes», rassure, goguenard, Cuno Affolter.

Humour slapstick

Responsable du Centre BD de la Ville de Lausanne, ce spécialiste du neuvième art s’est entretenu avec Edith Oppenheim-Jonas. Il se souvient d’une femme ouverte d’esprit. Pleine d’énergie, forte de ses convictions féministes, elle ne se laissait pas rouler dans la farine. Si elle n’avait pas la technique des dessinateurs contemporains rompus à la narration figurative, elle maîtrisait l’art de raconter en quelques cases une histoire susceptible d’être comprise par les enfants de 3-4 ans. «C’est ça, la magie de Papa Moll», salue Cuno Affolter. Dans son antre de la Bibliothèque municipale, une cave aux trésors de papier, il a épinglé parmi les photos et les jouets le dessin que Frau Oppenheim lui a dédicacé.

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L’humour, «très slapstick», fonctionne souvent au détriment de Papa Moll. Le chef de famille voit son autorité remise en question par Mama Moll, les enfants Willy, Fritz et Evi, ainsi que par sa propre maladresse. Il fait pas mal de bêtises, salit beaucoup – «la saleté est un gag récurrent» –, puis nettoie. Inspirée de souvenirs personnels, la bande n’a rien de subversif. Et Edith Oppenheim-Jonas se fâchait quand on pointait des ressemblances entre Papa Moll et Vater und Sohn, d’e.o. plauen, une célèbre bande dessinée allemande. Elle rappelait qu’elle mettait en scène une famille et non juste un père et un fils.

Cruel Globi

Avant Papa Moll, l’émissaire de Pro Juventute, il y avait Globi, la mascotte du magasin Globus, dessinée par Robert Lips dès 1932. Le succès des deux personnages, publiés chez Globi Verlag, est lié. La réputation du perroquet à béret a aidé à populariser le papi en gilet auprès des plus jeunes lecteurs. Aujourd’hui encore, de nouveaux dessinateurs perpétuent le culte des deux phénomènes. Globi a vendu quelque six millions d’exemplaires depuis sa création. Cuno Affolter tire d’une pile poussiéreuse un incunable de Globi, où l’on découvre qu’à ses débuts le perroquet bleu était un vilain garnement: il fumait, volait, se montrait cruel avec les animaux… Aujourd’hui, assagi, arrondi, il se plie à toutes sortes d’exploitations commerciales sympathiques.

Papa Moll et Globi sont les deux piliers de la bande dessinée alémanique. Et derrière eux? «Il n’y a rien», constate Cuno Affolter, en écartant les bras pour exprimer son désarroi. Cette désolation serait une conséquence de la guerre. En 1945, la bande dessinée allemande était morte, tandis qu’en France ou en Belgique des artistes comme Hergé créaient encore. «Papa Moll a eu la chance de ne pas avoir de concurrents. Il ne ferait pas le poids face aux Schtroumpfs.»

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