Migrations

Le pape François, premier opposant de Matteo Salvini

Le pontife argentin invite à construire des ponts, quand le ministre italien de l’Intérieur, un rosaire à la main, prône une politique des ports fermés

Le pape a choisi son camp. Il a invité des migrants, des réfugiés et des opérateurs humanitaires à assister à une messe lundi matin en la basilique Saint-Pierre à l’occasion du 6e anniversaire de sa visite à Lampedusa. La cérémonie est organisée en plein affrontement entre les ONG opérant en Méditerranée et Matteo Salvini, le ministre italien de l’Intérieur qui défend sa politique radicale anti-immigration clandestine. Le pontife veut opposer à cette idéologie des ports fermés son message d’ouverture. François n’a cessé d’appeler depuis le début de son pontificat à «construire des ponts» plutôt qu’à hisser des murs.

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Au terme de la prière de l’angélus dimanche, le pape a déjà demandé que ces ponts prennent forme. «Je souhaite que soient organisés de manière étendue et concertée les corridors humanitaires pour les migrants le plus dans le besoin», a-t-il lancé de la fenêtre du palais apostolique aux fidèles réunis place Saint-Pierre. Il a aussi profité de ce rendez-vous hebdomadaire pour «inviter à prier pour les morts et les blessés de l’attaque aérienne contre un centre de détention de migrants en Libye» mardi – 53 personnes ont alors été tuées. «La communauté internationale ne peut pas tolérer des faits aussi graves», a-t-il ajouté, avant de rappeler de manière indirecte que le pays nord-africain n’abrite pas, comme l’affirme le ministre italien, de «ports sûrs» pour les personnes sauvées en mer.

«Eviter le chaos»

François «parle toujours de migrants, de ports ouverts», s’emportait début mai le chef de la Ligue (extrême droite), en pleine campagne électorale européenne. «La vraie intégration n’est possible qu’avec des nombres contrôlés, poursuivait-il. Sinon, c’est le chaos, et je ne crois pas que [le pape] Bergoglio veuille le chaos.» Ce jour-là, Matteo Salvini longeait la clôture renforcée séparant la Hongrie de la Serbie, accompagné du premier ministre hongrois, Viktor Orban, autre figure de l’extrême droite européenne.

En déplacement en Europe de l’Est, où il tentait de réunir les droites dures du continent afin de former un nouveau groupe au Parlement européen après les élections du 26 mai, le ministre italien de l’Intérieur se sentait visé par le discours très politique du pape. Devant les membres de l’Académie pontificale des sciences sociales, le même jour, François condamnait «l’attachement au peuple, à la patrie» quand celui-ci «porte à l’exclusion et à la haine de l’autre, quand il devient nationalisme conflictuel qui élève des murs». Le souverain pontife observait «avec préoccupation la réapparition de courants agressifs envers les étrangers, surtout les immigrés, comme ce nationalisme croissant qui omet le bien commun».

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Matteo Salvini, pour défendre sa politique, invoque pourtant sa foi, jure sur le rosaire durant ses meetings électoraux, comme en février 2013 avant les élections législatives ou encore en mai dernier. Lorsque le ministre a évoqué le pape «souhaitant réduire les morts en Méditerranée», les militants de la Ligue, écoutant leur leader clore la campagne européenne devant le Dôme de Milan, se sont mis à siffler. Avec ses provocations répétées, le leader d’extrême droite a forcé le Vatican à sortir de son habituel silence. «La politique de parti divise, a répondu le cardinal Pietro Parolin, le secrétaire d’Etat du Saint-Siège. Dieu au contraire est de tout le monde. Invoquer Dieu pour soi-même est toujours très dangereux.»

Une offre passée inaperçue 

Le bras droit du pape François n’a pas non plus gardé le silence lors de l’affaire du Sea-Watch, le navire de l’ONG resté bloqué au large de l’île sicilienne de Lampedusa plus de deux semaines, fin juin, interdit d’entrée par la nouvelle loi sécuritaire de Matteo Salvini. Sauver des vies, «d’une manière ou d’une autre», doit être «l’étoile polaire qui nous guide, a martelé le numéro 2 du Vatican. Le reste est secondaire.» L’offre d’accueil de ces personnes sauvées par l’ONG allemande proposée par le diocèse de Turin «sans frais pour l’Etat» est pourtant passée inaperçue.

L’affrontement entre deux approches a donc dépassé la rhétorique provocatrice de campagne électorale. Il révèle en réalité une bataille entre deux visions. Le principal opposant du pape François au sein de l’Eglise est le cardinal américain Raymond Burke. Il soutient la «guerre existentielle pour défendre l’Occident judéo-chrétien» menée contre l’immigration par l’institut Dignitatis Humanae, financé notamment par l’ancien stratège de Donald Trump, Steve Bannon.

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S’il s’agit de «guerre», le pape François a asséné le premier coup bien avant l’arrivée du magnat américain sur le Vieux-Continent. Le 8 juillet 2013, quatre mois après son élection, il a choisi l’île sicilienne de Lampedusa pour son premier déplacement hors de Rome, lançant dans les eaux méditerranéennes une couronne de fleurs en mémoire de toutes les personnes décédées en tentant de rejoindre l’Europe. Il avait alors dénoncé «l’indifférence» du monde face au sort de ces personnes. Six ans plus tard, cette condamnation continue à résonner dans la bouche du pontife argentin.

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