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Du papier à la tablette, la partition en migration

Spontanéité des annotations, sensualité, mémoire: la partition papier a toujours la faveur des musiciens. Le basculement du prestigieux éditeur Henle vers le numérique va-t-il changer la donne?

N’importe quel instrumentiste le dira: la partition, le cahier de musique sont bien plus qu’un simple outil de travail. Lue, relue, griffonnée, transportée, oubliée, et parfois remise sur le pupitre bien des années plus tard, la partition est bien sûr un support, mais c’est aussi un recueil de pratiques et de gestes, un réseau de signes et de sens, une géographie de sensations et d’émotions. S’y tissent tout un jeu de relations: rapport à l’œuvre, au compositeur, mais aussi rapport au professeur, à l’instrument, au passé, au présent.

L’expérience de la partition peut-elle être transposée au numérique et à l’écran? Depuis quelques années, certains musiciens montent sur scène avec une tablette plutôt qu’un cahier. C’est le cas, par exemple, du pianiste Kirill Gerstein. Dans une interview reproduite sur son site, celui-ci évoque la précision de la tourne des pages (par le biais d’une pédale Bluetooth), mais aussi la possibilité d’éditer la présentation du texte (par exemple pour de la musique de chambre ou d’orchestre, où il s’agit de lire plusieurs parties en même temps).

Kirill Gerstein estime qu’acheter des partitions papier continue d’être une nécessité, notamment pour soutenir le travail des éditeurs. Pour les textes libres de droit, par contre, le soliste se sert volontiers d’IMSLP, une vaste base de données en ligne, gratuite. Tout le matériel est téléchargeable depuis n’importe où, instantanément.

Attachés au papier

La pratique, néanmoins, demeure encore minoritaire chez les musiciens. Bahar Dördüncü, qui forme avec sa sœur Ufuk un excellent duo de pianistes, se dit toujours très attachée au papier. «Les partitions traditionnelles me racontent une histoire, dit-elle. Je les annote, en noir ou en couleurs, je mets en relief certains détails rythmiques, j’y écris des mots qui me guident.» Sentiment partagé par Audrey Vigoureux, dont le récent premier disque consacré à Bach et Beethoven affirme une belle maturité. Elle insiste sur le rapport sensuel à l’objet, son odeur, les liens qu’il maintient avec ses maîtres, à l’image de ces pages héritées d’une première professeure, aujourd’hui décédée, où l’on peut lire l’écriture du grand Alfred Cortot.

Fréquemment en déplacement, les musiciens d’aujourd’hui voient néanmoins dans la portabilité de la tablette son principal avantage. C’est le cas, par exemple, de la brillante Mélodie Zhao (ses concertos de Tchaïkovski, chez Claves, dégagent à la fois profondeur et limpidité). Elle utilise fréquemment l’app ForScore «pour gagner de la place dans ma valise lorsque je connais bien les pièces à jouer», mais évite d’utiliser ce support pour aborder de grandes œuvres. «Les possibilités d’annotation et le côté virtuel ne me permettent pas de vivre cette affinité particulière que je peux construire avec mes partitions physiques», ajoute-t-elle.

Jouer avec les doigtés

Depuis le début de l’année, un acteur majeur de l’édition musicale, Henle, s’est pourtant lancé sur le marché de l’iPad (la version Android suivra en mai). L’app Henle Library fera-t-elle changer d’avis les plus réticent(e) s? La maison allemande a fait beaucoup d’efforts, et son produit, abouti, cible l’essentiel: adaptation de la taille et du nombre de lignes par page, ajout/retrait des différents instruments dans le répertoire de chambre, prise de notes au stylet ou au clavier, métronome, enregistrement, mais aussi (et c’est nouveau) possibilité d’acheter séparément les mouvements voire les parties d’une œuvre ou d’un cycle (une seule Invention de Bach, la partie de violon de la Sonate de Franck, etc.).

Le plus alléchant, ce sont les différents jeux de doigtés et de coups d’archet entre lesquels il est possible de jongler d’une simple tap: ceux de Midori Seiler, Christian Tetzlaff ou Lars Vogt sont notamment disponibles. Juliette Granier, pianiste et auteur-compositeur à la plume réjouissante, y voit l’une des seules raisons de se procurer l’app. «Je l’utiliserais éventuellement pour rechercher les doigtés de quelqu’un comme Murray Perahia», explique la jeune femme, par ailleurs allergique au numérique et fort attachée à ses partitions papier dont l’intense annotation lui évoque la noirceur des tests de Rorschach. Pour elle, l’autre avantage du travail avec la tablette tient à la possibilité de zoomer en profondeur dans les accords complexes: «Je m’en sers avec les élèves dyslexiques», poursuit-elle, et pour mieux «étiqueter et hiérarchiser les informations musicales».

Henle a intégré la totalité des préfaces, commentaires de bas de pages et illustrations à son catalogue numérique. Un système de sauvegarde par cloud garantit son accessibilité depuis tous les appareils utilisés.


A consulter:

The Henle Library – The Urtext score reader. Disponible sur iOS et prochainement sur Android

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