Cinéma

Parabole pour une île

Film géorgien, «La Terre éphémère (Corn Island)» de George Ovashvili enchante en remontant aux sources du muet

Pourquoi les îles nous font-elles tant rêver et, par extension, inspirent-elles tant les cinéastes? Edens guettés par l’ennui, pièges attrayants ou refuges illusoires, elles portent à l’évidence cette dualité qui est la nôtre et qui fonde le meilleur cinéma. Si un jour quelqu’un venait à consacrer une étude aux îles de l’écran, nul doute que «La Terre éphémère (Corn Island)» du Géorgien George Ovashvili y figurerait en bonne place. Un îlot de rien du tout, à peine quelques dizaines de mètres carrés émergeant de manière saisonnière sur un fleuve. Mais un film qui en profite pour retrouver une poésie et une puissance d’évocation rares, presque oubliées depuis l’époque du muet.

A priori, c’était pourtant le genre de film dont on pouvait se méfier. Après le surfait «L’Autre rive (The Other Bank» 2009), énième histoire de petit garçon en quête de son papa sur fond de guerre, la deuxième œuvre seulement d’un cinéaste de 50 ans. Une coproduction très internationale par-dessus le marché, à nouveau couverte de prix dans une vingtaine de festivals mineurs, de Karlovy Vary (2014) à Fribourg (2015). Miracle, pour une fois, le saut qualitatif est vraiment là. Et malgré un évident manque d’atouts commerciaux, ce film pourrait enchanter bien des spectateurs, tant ce qu’il remue paraît universel – peu importe que le décor soit le fleuve Ingouri, qui se jette dans la mer Noire entre Géorgie et Abkhazie.

Labeur et lyrisme

Au printemps, un vieil homme (Ylias Salman, vedette du cinéma turc) débarque sur cet îlot nu, examine le sol et y délimite un cadre. De retour avec sa petite-fille, une adolescente au beau visage mangé par les taches de rousseur, ils bâtissent ensemble une cabane, labourent, sèment et s’occupent du champ de leur maïs. Pas de quoi faire un film? En retrouvant certains accents du cinéma soviétique d’antan (Kalatozov, Dovjenko) mais aussi le lyrisme élémentaire du fameux «L’Île nue» du Japonais Kaneto Shindo (1960), si. Vingt minutes passent avant le premier échange de paroles; quarante avant le premier bruit de moteur! Et pourtant, par la grâce des plans cadrés avec œil sûr et d’un sens rare des durées (la patte du grand monteur coréen Kim Sun-min), on s’abîme avec délice dans la contemplation de ce labeur. Un mode de vie dont la technologie nous a délivrés en nous laissant à jamais le regret d’un autre rythme de vie.

Mais voici que résonnent des coups de feu. Des chasseurs dans la forêt? Puis surgissent des hommes armés sur leurs canots à moteur. Quelques regards en direction de la jeune fille suffisent à susciter l’inquiétude. Surtout qu’on comprend peu à peu qu’il s’agit alternativement de patrouilles géorgiennes et abkhazes, rappelant la guerre meurtrière de 1992-3 qui vit la province de l’Abkhazie faire sécession de la Géorgie avec le soutien des Russes. Mais le contexte et la date précise comptent moins que l’idée même d’une frontière et d’un conflit, «A qui appartient cette terre, grand-père?», demande la jeune fille. «A personne, au fleuve», répond le vieux. Et c’est alors un autre film qui débute, qui nous parle de la folie des hommes. Bientôt, ces Abkhazes trouvent un soldat géorgien blessé dans leur maïs. Fidèle à ses convictions, le vieil homme le recueille, le soigne et le cache. Mais déjà le soldat et la jeune fille se regardent et, malgré la différence des langues, se plaisent…

Richesse de la simplicité

En termes de scénarios pour une île, c’est «Dieu seul le sait» de John Huston croisé avec «La Jeune fille» de Luis Bunuel. Heureusement, Ovashvili restera fidèle à sa propre logique muette où, pour finir, c’est encore la nature qui aura le dernier mot. La simplicité du projet enchante, le travail sur le hors-champ et sur l’ellipse impressionnent. D’où viennent donc les protagonistes? Où sont les parents de la jeune fille? Qu’est donc cet objet que le vieil homme (re) trouve dans le sol? Combien de temps s’écoule entre ce récit et l’épilogue? Autant de questions qui font travailler l’imagination du spectateur tandis que l’image suggère avec la plus grande économie les âges de la vie, les tensions politiques ou sexuelles, la nature qui donne et qui reprend.

Bien sûr qu’aucun paysan ne saurait vivre de ce seul champ de maïs! A l’évidence, il s’agit d’une fable. Mais plutôt plus riche que celles de praticiens récents du genre comme l’Iranien Mohsen Makhmalbaf («Le Silence», «Le Président») ou le Coréen Kim Ki-duk («Printemps, été, automne, hiver… et printemps», «L’Arc»). Ici, jamais le «programme» ne vient entraver l’élan formel, gâcher le ressenti. Des confins de l’Europe, d’un conflit oublié, le cinéaste nous envoie une allégorie saisissante de la condition humaine.


La Terre éphémère – Corn Island (Simindis kundzuli), de George Ovashvili (Géorgie – Allemagne – France – Hongrie, 2014), avec Ilyas Salman, Mariam Buturishvili, Irakli Samushia, Tamer Levent. 1h40

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