Genre: Essai
Qui ? Jean François Billeter
Titre: Un Paradigme
Chez qui ? Allia, 126 p.

«J’ai passé la plus grande partie de ma vie à essayer les idées des autres. Je me disais que je finirai par trouver celles qui me conviendraient. Puis un jour, las de chercher, j’ai décidé de m’en tenir à ce que je pouvais observer par moi-même et de m’intéresser aux problèmes de ma seule expérience, même si elle me paraissait réduite. […] Je me suis aperçu que je tenais le début d’une pensée qui m’était propre.»

Jean François Billeter est sinologue – il a consacré cinquante ans de sa vie à l’étude de la Chine – mais il est également philosophe de formation. Fondateur de la chaire de chinois de l’Université de Genève où il a longtemps et passionnément enseigné. Il est l’auteur de magnifiques ouvrages sur la pensée et les pratiques chinoises: L’Art chinois de l’écriture (Skira, 1989) , texte remanié en 2010 devenu un Essai sur l’art chinois de l’écriture et ses fondements (Allia); il a écrit sur la Chine contemporaine, Chine trois fois muette (Allia, 2000) mais s’est aussi ­attaché à la traduction et à la compréhension du penseur de l’antiquité chinoise Tchouang-tseu (Zhuangzi), publiant des Leçons sur Tchouang-tseu (Allia, 2002) fruits de leçons données en 2000 au Collège de France , des Etudes sur Tchouang-tseu (Allia, 2004) et enfin des Notes sur Tchouang-tseu et la philosophie ­(Allia, 2012).

Entre Chine et Occident

Il le dit, la «longue fréquentation du monde chinois» l’a mis sur la piste du paradigme qu’il développe aujourd’hui. Mais la Chine n’est pas seule inspiratrice. Son intérêt pour la Chine lui a permis de modifier, de renouveler son regard sur une pensée européenne, vers laquelle il revient aujourd’hui. Dans Un Paradigme, le sinologue dit ce qu’il doit à son enfance, à ses années de formation, à ses professeurs, au protestantisme, à l’histoire des idées en Occident. Mais, en fait, Jean François Billeter n’a jamais cessé, même dans ses travaux portant sur des sujets purement chinois, d’interroger à la fois la Chine et l’Europe, s’attachant d’abord à l’humain, examinant les différences, organisant les correspondances entre ici et là-bas, pour en faire sa joie de chercheur, en toute liberté.

Un Paradigme développe un ensemble d’observations personnelles et originales, parfois esquissées dans ses ouvrages précédents. Dans L’Art chinois de l’écriture, Jean François Billeter s’interrogeait déjà, à propos de calligraphie, sur ce qui meut le calligraphe, donnant une importance particulière au geste, au mouvement, au corps; aujourd’hui, il affine et déploie ces idées. Dans ses travaux sur Tchouang-tseu , il mettait en lumière, par de très fines traductions et des commentaires subtils, l’extraordinaire liberté, la passion de l’observation et du réel dont témoigne ce penseur chinois – et il repérait déjà ses affinités avec l’«intégration», notion nouvelle que Jean François Billeter définit aujourd’hui dans Un Paradigme.

Partant de l’observation de soi, de ce qui se passe lorsque la pensée se forme en lui, lorsque l’idée vient, qu’un geste s’accomplit, Jean François Billeter postule donc un nouveau paradigme qui lui permet notamment de dépasser l’opposition traditionnelle entre corps et esprit. Il le cerne de manière progressive, se basant sur ses constatations propres, en toute liberté, et développe, pas à pas, les notions qui le composent. Le «corps» et l’«activité» y occupent une place importante, mais la notion centrale – celle qui permet de rassembler toutes les autres –, est ce qu’il appelle l’«intégration».

L’«intégration»

«A l’instant où mes mouvements s’unissent pour donner naissance au geste, un basculement se produit, écrit-il. Le corps prend le relais. Ses ressources se conjuguent pour porter le geste.» Et de donner l’exemple du violoniste qui «fournit un premier travail d’intégration en apprenant à tenir l’archet et à produire des sons». Le violoniste progresse ensuite d’intégration en intégration, explique-t-il, jusqu’à «parachever l’intégration de son jeu en donnant une unité vivante à une œuvre entière»; moment d’intégration supérieure où nature et culture se rejoignent, où le style naît chez l’interprète, où l’émotion apparaît chez l’auditeur, où le plaisir, la joie et l’accomplissement se retrouvent.

Jean François Billeter met en évidence l’importance capitale du corps, dans la création du geste, dans toute activité humaine: «C’est l’intégration qui crée en nous la vie», dit-il. Et de citer Spinoza: «Plus une chose a de perfection, plus elle est active et moins elle subit, et inversement plus elle est active, plus elle est parfaite.»

Déployant son paradigme, Jean François Billeter en tire une vision nouvelle de l’homme, du monde, des mondes et du réel, ainsi qu’une éthique et une vision politique où la «personne» et le «pluralisme» sont essentiels: «la personne, dit-il, n’est pas une notion, elle se définit parce qu’elle se manifeste», et encore: «La personne émerge comme la réalité la plus élevée, parce qu’elle est l’aboutissement du processus d’intégration le plus complexe qui soit.»

Noyau vivant

Il faut lire ce texte et suivre pas à pas le raisonnement stimulant et original de Jean François Billeter. Il faut aussi le méditer, l’intégrer et refaire, peut-être, tout le parcours pour soi-même. Car Jean François Billeter prévient: «Le paradigme que je propose n’aura de valeur que pour ceux qui le vérifieront en le dégageant de leur propre expérience, en allant du particulier au général, donc par la méthode inductive comme je l’ai fait moi-même.» C’est à ce prix que l’on pourra «retrouver sous un amas de décombres le noyau vivant» de la pensée – citation que l’auteur emprunte à Wittgenstein – et mesurer la portée de la démarche du sinologue. Une démarche d’autant plus précieuse qu’elle s’inscrit au cœur même de la vie personnelle du penseur. Le livre constitue donc, logiquement, une sorte d’autobiographie.

,