HOMMAGE

Le paradis jubile, Michel Serrault déboule

Dimanche soir, le comédien français a rejoint ses amis Jean Poiret, Jean Carmet, Francis Blanche, Robert Dhéry, Bernard Blier et surtout sa fille disparue trop tôt.

Tandis qu'Ingmar Bergman s'en est allé jouer aux échecs avec la Mort, Michel Serrault s'est éteint ce même dimanche soir chez lui, dans sa résidence normande de Honfleur. De longue maladie. A 79 ans.

Serrault n'avait jamais joué dans un film de Bergman. Ce qui, malgré les apparences, n'aurait rien eu d'incongru: depuis la fin des années 1970, le comédien français s'était surtout distingué en incarnant des personnages sombres et menaçants que le cinéaste suédois n'aurait pas désavoués. Ceux de Buffet froid (Bertrand Blier, 1979), Pile ou Face (Robert Enrico, 1980), Garde à vue (Claude Miller, 1981), Les Fantômes du chapelier (Claude Chabrol, 1982), A Mort l'arbitre (Jean-Pierre Mocky, 1983), Mortelle Randonnée (Miller encore, 1983), Docteur Petiot (Christian de Chalonge, 1990) ou encore Nelly et Monsieur Arnaud (Claude Sautet, 1995). Sans doute les meilleurs de sa filmographie de 160 films.

Impossible, bien sûr, de limiter à ces rôles un Michel Serrault que les hommages répandus toute la journée de lundi ont plutôt résumé avec les souvenirs de son duo avec Jean Poiret, celui de sa Zaza Napoli dans La Cage aux folles (1500 représentations sur scène dès 1973 et un triomphe au cinéma en 1978) et ceux de ses frasques télévisuelles, du plat de spaghettis qu'il s'était renversé sur la tête aux Césars à l'entretien avec Bruno Masure qu'il avait terminée en slip. Pas question de faire la fine bouche: Serrault qui s'en va, c'est aussi le départ de cet ami de la famille, de ce parent indigne et cabot comme pas deux. «Moi, j'aime bien les cabots, écrivait-il dans sa tendre autobiographie Vous avez dit Serrault? (Ed. Florent Massot, 2001), et je voudrais qu'on me présente l'acteur qui ne veut pas qu'on le regarde faire son numéro. Ceux qui affectent la discrétion me semblent suspects... J'en ai souvent fait des tonnes. Je le sais. Mais lorsqu'il s'agit de sauver une entreprise, et ne serait-ce que les meubles, qu'on n'a ni bonne réplique ni bonne situation à jouer, que doit-on faire? Attendre que le bateau coule?»

C'est qu'il avait de l'entraînement. Sa famille était un bateau ivre, une joyeuse bande où papa faisait représentant en soieries le jour et contrôleur en uniforme du théâtre de l'Ambigu le soir, tandis que maman contenait en souriant les excentricités de ses cinq enfants (en fait quatre, mais elle comptait son mari dans le lot). Une «ambiance de roulotte» dans laquelle Michel, le petit troisième, débarque le 24 janvier 1928. Enfant de chœur, profondément croyant (il le restera), il se destine à une carrière religieuse. Mais l'école buissonnière et les premiers émois sentimentaux le mènent très vite vers un rivage plus accueillant, celui qu'il a entrevu un jour au cirque: être clown.

A 16 ans, il rejoint le tout frais Centre du spectacle de la Rue Blanche. «Encore fallait-il ressembler à l'idée physique que, depuis toujours, le répertoire s'était fait des jeunes premiers, des valets, des barbons ou des naïfs. Avec ma moustache naissante et mes yeux toujours en mouvement, à quoi ressemblais-je?» On lui fait jouer les vieux et Michel Serrault glisse entre les mains de ses professeurs, bredouille dans Le Soulier de satin de Claudel, bute sur l'entrée du Conservatoire. «Dès mes premières semaines au Centre, il s'était produit le phénomène que j'espérais, mais qu'il me fallait maîtriser: je faisais rire. Il me suffisait d'entrer pour dire un texte, une fable de La Fontaine par exemple, et c'était parti.»

C'est donc clopin-clopant, avec le soutien de Nita Saint-Peyron, sa chère Nita, élève comme lui du Conservatoire Maubel, son épouse jusqu'à ce jour, que Michel Serrault attend son heure. Ce sera le 25 novembre 1950, à 10h30 tapantes: un télégramme lui parvient qui l'invite à rejoindre, avec Nita, la troupe de Robert Dhéry et de ses Branquignols. Il y rencontre Colette Brosset, Jacques Legras, Jean Carmet... Mais aussi le Paris du cabaret, des comédies navrantes, où les zigotos tout juste tombés du nid s'appellent Darry Cowl, Francis Blanche, Louis de Funès, Jean Yanne, Michel Audiard ou, bien sûr, Jean Poiret.

Poiret-Serrault. Un succès fulgurant. Jusqu'à la fin des années 1960, ils sont l'attraction, explosent la bienséance, finissent en slip sur scène (déjà)... Impossible de les décoller. A leurs dépens. Un jour, Jean Anouilh approche Serrault: «Je pense à vous pour un rôle, mais il est impossible que je vous le donne, car je n'ai rien pour Monsieur Poiret.» Amitié et malédiction.

Il faudra un drame pour les séparer. En 1977, Caroline, la fille de Michel et Nita, perd la vie à 19 ans dans un accident de voiture. Chaque soir, Michel joue La Cage aux folles porté par le courage de sa plus jeune fille Nathalie et de sa Nita chérie. Et, chaque soir, lorsqu'il quitte la scène sous les hourras de la foule en délire, il s'écroule dans les bras des régisseurs et pleure comme un enfant. Plus rien ne sera jamais pareil: tandis que la santé de Jean Poiret décline, Michel Serrault, étoffé par le drame, s'oriente vers les rôles graves qui lui vaudront le respect et une bonne part de la tristesse qui nous étreint aujourd'hui.

Publicité