Une exposition dans un ancien pénitencier, qui se visite cellule après cellule. Voilà ce que propose le Musée cantonal des beaux-arts du Valais. Cette prison sédunoise à peine transformée est utilisée par les musées valaisans depuis 2000 mais cela paraît particulièrement bienvenu cette fois, parce que le sujet questionne la liberté du regard. Il s’agit de l’Ecole de Savièse, un mouvement artistique qui, dès le milieu des années 1880, et au moins jusqu’à la Première Guerre mondiale, regroupa autour du Vaudois Ernest Biéler, au-dessus de Sion, nombre de peintres essentiellement urbains. Tous voient alors dans ces contrées alpines une sorte de paradis primitif. L’exposition prend en compte une définition un peu plus large, assimilant d’autres artistes au même processus dans d’autres vallées valaisannes, comme Edmond Bille à Sierre et dans le val d’Anniviers ou Edouard Vallet d’Hérémence à Vercorin.

Venus de l’extérieur, ces artistes ont collé sur le réel valaisan une grille de lecture tout aussi idéologique qu’esthétique. Ce qui se passe en Suisse n’est d’ailleurs guère original, des mouvements ruralistes existant à la même époque un peu partout à travers l’Europe. Alors même que l’exode vide les campagnes pour le progrès et le marché du travail qu’est censée représenter la ville, les citadins idéalisent la vie paysanne, gardienne des «valeurs» dans un monde qui va trop vite.

Ainsi, de cellule en cellule, de part et d’autre de galeries, Pascal Ruedin, directeur du musée et commissaire de l’exposition, raconte en images cette histoire, qui comme toutes les histoires est aussi un point de vue. Il la fait débuter dès les années 1850 avec Raphaël Ritz, non pas un citadin établi dans le Valais rural mais un Valaisan installé à Dusseldorf et qui, au profit d’études réalisées sur le motif lors de séjours dans son canton, vend avec succès de pittoresques scènes valaisannes, achevées s’il le faut avec des figurants rhénans dans son atelier. Le Vaudois Ernest Biéler (1863-1948), formé à Paris, découvre, lui, Savièse en 1884. Il y sera peu à peu entouré d’autres citadins, de naissance ou de parcours. L’exposition présente ces peintres qui, en photo comme en peinture, ne se laissent pas assimilés à ces paysans tant idéalisés. Ils gardent les vêtements et les poses de la ville, comme en témoignent notamment les multiples portraits de Marguerite Burnat-Provins, charmante Française aux longs doigts et aux cheveux sans coiffe.

Dans les cellules qui suivent, les tableaux sont autant de fenêtres ouvertes sur le paysage valaisan tel que le voyaient ces peintres et tel qu’ils ont fortement participé à le faire voir aux citadins qui achetaient leurs œuvres. Loin des visions romantiques où la moindre rivière, le moindre sapin prennent des dimensions tragiques, le paysage est devenu aimable, cultivé par des hommes et des femmes dont le travail autant que les prières semblent relier la terre et le ciel. Les travaux des champs ressemblent à des processions, les femmes sont des vierges à l’enfant.

Pour être au plus près de cette simplicité, les peintres abandonnent souvent l’huile pour la tempera, sur toile ou sur bois, plus organique, plus mate. Le trait, comme la disposition dans la toile, se fait très graphique. Ainsi, les gravures d’Edouard Vallet le signifient, qui confient aux traits et aux aplats noirs la droiture des tâches paysannes. Mêmes rythmes dans sa toile de 1911, Retour au hameau, structurée par les planches de raccards, les barrières des champs et les rayures de la toile sur l’âne au centre. Amoureux des tissus comme beaucoup de leurs contemporains, les peintres reprennent les motifs des robes et des tabliers, sans se soucier toujours de leur réelle appartenance aux traditions ou aux modes ramenées par les colporteurs.

Mais l’exposition incite aussi à ne pas enfermer notre regard sur ces artistes qui auraient condamné le Valais aux stéréotypes appréciés de leurs clients citadins. Ils avaient aussi conscience des fragilités de ce monde, comme en témoigne cet Exode peint par Edmond Bille en 1925, mêlant la douleur de la pauvreté rurale à l’imagerie biblique. Et ils ont aussi aimé le Valais pour ses lumières, au-delà de tout cliché. On citera pour exemple ce magnifique Plateau de Lentine , peint par Alfred Rehfous vers 1903, où l’on s’éloigne de tout pittoresque pour regarder, le nez dans les herbes du premier plan, un tertre cultivé au second plan, puis les Alpes bleutées et blanches et surtout la transparence d’un ciel qui occupe plus de la moitié de la toile. Quelques années plus tard, en 1917, Edouard Vallet s’approprie aussi le paysage de Vercorin avec La Terre. La composition, comme le traitement des couleurs et les bruns chinés de la terre donnent le vertige malgré la taille relativement modeste de la toile (81 cm de large).

Et aujourd’hui? Quels regards les artistes portent-ils sur les Valaisans? Au troisième étage de l’exposition, la série Horizonville , du photographe vaudois Yann Gross, confirme un autre cliché du XXe siècle sur les Valaisans, Texans de la Suisse. Et en annexe, l’exposition Made in… témoigne de l’intérêt des jeunes artistes pour ces questions d’identité.

Welcome to paradise: L’Ecole de Savièse, Ancien pénitencier, rue des Châteaux 14, Sion, jusqu’au 6 janvier. www.musees-valais.ch

Le paysage est devenu aimable, le travail des champs autant que les prières semblent relier

la terre et le ciel