«Quoi qu'on fasse, on s'attend à une avalanche de critiques acerbes.» Né à Nazareth (Israël) mais résidant aux Pays-Bas, le réalisateur palestinien Hany Abou Assad a donné le 21 juin, dans une ruelle de Neveh Tzedek (le vieux quartier de Tel-Aviv), le dernier tour de manivelle de Paradise Now, le premier film de fiction entièrement consacré aux kamikazes palestiniens. Un sujet délicat que le Palestino-Néerlandais affirme avoir voulu traiter «sans complaisance mais sans a priori».

Coproduit par Razor Films (Allemagne), Lama Production (Israël) et Lumen Films (France), cette œuvre ne devrait pas sortir sur les écrans avant l'an prochain. Outre les acteurs palestiniens Kais Nachef et Ali Souleiman, sa distribution fait la part belle à la Belge Loubna Azabal, qui a tourné quelques jours à Naplouse (Cisjordanie) et à Nazareth avant de participer au Festival de Cannes.

En substance, Paradise Now relate les dernières heures de Khaled (Ali Souleiman) et de Saïd (Kais Nachef), deux amis de longue date qui choisissent de devenir kamikazes. Basés à Naplouse, les deux volontaires reçoivent une ceinture explosive avec mission de s'infiltrer à Tel-Aviv. Mais les événements se précipitent. Soupçonné d'avoir trahi la mission parce qu'il a été vu alors qu'il rentrait dans un poste de police de l'Autorité palestinienne, Saïd est forcé de se justifier au quartier général clandestin de l'organisation à laquelle il appartient.

Quant à Khaled, il perd sa motivation en écoutant son amie Souha (Loubna Azabal), une jeune femme issue de la bourgeoise palestinienne ouverte sur l'Occident, lui expliquer l'inutilité de son sacrifice. Le couple recherche alors Saïd pour le persuader de ne pas commettre l'irréparable…

«Ce film n'est pas un panégyrique du martyr, affirme Nachef. C'est un drame psychologique montrant la société palestinienne telle qu'elle est. Car les Palestiniens ne sont pas unanimes au sujet des kamikazes. Certains de ceux-ci sont d'ailleurs travaillés par de violents tourments intérieurs qui les poussent finalement à ne pas passer à l'action.»

Etant donné la nature du sujet traité, les producteurs de Paradise Now ont gardé le profil le plus bas possible durant leur séjour en Israël et dans les territoires palestiniens. «A Naplouse, les gens venaient souvent nous demander pourquoi nous étions là, mais les groupes armés nous ont laissés tranquilles, raconte Gerhard Merxner de Razor Films. Pourtant, le tournage a débuté peu avant la liquidation de Cheik Ahmad Yassine, le leader spirituel du Hamas, par Israël. Il s'est poursuivi alors qu'Abdel Aziz Al Rantissi, le successeur de Yassine, venait également d'être assassiné. On travaillait dans une étrange ambiance puisque des combats réels se déroulaient entre les factions palestiniennes et les blindés israéliens patrouillant dans la ville après avoir instauré le couvre-feu. L'Autorité palestinienne étant inexistante sur le terrain, on était entièrement libres de faire ce qu'on voulait mais nous restions prudents car certains Palestiniens ont tendance à voir des agents du Mossad partout.» Et de poursuivre: «Parfois, lorsque les Palestiniens défilaient pour enterrer leurs combattants, ils arrêtaient de tirer en l'air et de scander des slogans lorsqu'ils approchaient du lieu du tournage avant de reprendre un peu plus loin.»

Malgré ses imposants barrages dressés devant l'entrée de Naplouse, l'armée israélienne n'a pas, non plus, gêné le tournage de Paradise Now. «Ils auraient pu nous saboter en empêchant notre matériel d'entrer et de sortir de la ville mais ils ne l'ont pas fait, estime Merxner. A notre grand étonnement, Tsahal nous a même autorisés à importer en Israël deux vieilles Mercedes trouvées dans les Territoires et dont nous avions un impérieux besoin pour effectuer des prises de vue à Nazareth et à Tel-Aviv, où notre équipe a également pu opérer sans problème.» Sous la protection débonnaire de la police municipale et sous les regards étonnés des habitants du cru, peu habitués à voir des acteurs palestiniens dans leurs murs.

«Vous venez vraiment des Territoires et on vous a laissés passer?» demandait ainsi une dame d'âge mûr surprise de voir l'acteur palestinien Ouda Wajdi (le chef des kamikazes dans Paradise Now) fumant tranquillement sur le pas de sa porte. «Parfaitement, ma chère», lui a répondu ce dernier en se moquant d'elle. «Les Palestiniens ne font pas que fabriquer des bombes, ils aiment aussi le cinéma. J'espère que ce film sera projeté à Tel-Aviv et qu'il permettra de vous le faire comprendre.»