Secrets séculaires, manuscrits mystérieux, vérités cachées, confréries occultes, rites initiatiques, les ingrédients des sciences occultes ne pouvaient laisser les scénaristes de bande dessinée indifférents. Prétexte de pacotille à de sombres intrigues ou fruit de recherches et de préoccupations plus élaborées, l'ésotérisme n'a pas attendu l'engouement actuel pour se manifester dans les pages d'auteurs comme Moebius et ses voyages initiatiques, Alexandro Jodorowsky et ses délires mystiques, ou surtout Hugo Pratt, dont l'œuvre est traversée par les rituels de la franc-maçonnerie, de la kabbale ou d'autres secrets plus exotiques, comme dans Fables de Venise ou Les Helvétiques notamment (Casterman).

Né au sein d'une famille versée dans l'ésotérisme, Pratt se disait «proche des cercles d'initiés». Par ses bandes dessinées, il voulait «juste éveiller la curiosité, pour que ceux que ces questions intéressent puissent aller plus loin». Et, affirmait-t-il, «quelqu'un à l'esprit cartésien, rationnel, ne verra […] que des croyances farfelues, mais derrière cette apparence se trouvent des positions poétiques et philosophiques.»

Le propos de Didier Convard est à peu près semblable: lui dont les séries «Neige» ou «Chats» étaient déjà clairement teintées de compagnonnage initiatique, et qui ne cache pas son appartenance à la franc-maçonnerie, s'est lancé dans une série ésotérique et maçonnique qui connaît un gros succès, «Le Triangle secret» (Glénat). De plus, à la demande de Jacques Glénat, maçon lui aussi, il a pris la direction au début de l'année d'une nouvelle collection entièrement consacrée à l'ésotérisme, «Loge noire».

Quatre albums sont déjà sortis, qui évoquent aussi bien la chute de l'Empire romain que l'époque contemporaine, sur le mode du réalisme, de la poésie ou de l'humour (lire le Samedi Culturel du 1er mai 2002). A la rentrée, Qumran, de Makyo et Gémine, évoquera les incontournables manuscrits de la mer Morte, source inépuisable de savantes exégèses et d'aimables fantaisies (on trouve plus de 41 000 entrées sur Internet pour Qumran!).

Didier Convard admet qu'il répond à une forte demande mais se défend du reproche d'opportunisme: «Il y a trente ans que je travaille dans l'ésotérisme. «Le Triangle secret» est une synthèse de ce parcours et m'a permis de me rendre compte du potentiel d'auteurs. En toute liberté, car nous ne faisons pas de la propagande: au contraire, nous nous interdisons tout dogmatisme et toutes les approches sont souhaitables, même les plus critiques et provocatrices.»

On retrouve les rouleaux de la mer Morte dans «Le Triangle secret». A partir d'un fragment en cours de traduction et d'un manuscrit à clés des Templiers, transmis de génération en génération dans une loge secrète, un chercheur découvre peu à peu la terrible imposture de l'Eglise: ce n'est pas le Christ qui est mort sur la croix, mais son frère jumeau. Exit ainsi la résurrection et la filiation divine de Jésus, enterré bien plus tard en France après avoir fondé la première loge maçonnique… Mais l'Eglise veille et ses «Gardiens du sang», de plus en plus incontrôlables, tuent sans pitié ceux qui s'approchent de trop près du secret, hantant de cauchemars et de remords un pape à l'agonie.

«C'est une fiction, bien sûr, mais j'ose presque espérer que l'Eglise avait un secret si lourd à porter pour justifier les massacres qu'elle a perpétrés au fil des siècles, note Convard. En tout cas, la question du jumeau du Christ est un débat bien réel dans certains milieux ésotériques, dans le cadre d'une recherche symbolique.»

Deux autres séries à succès des Editions Glénat fondent également leur intrigue sur un texte religieux caché aux implications planétaires. Moins ésotérique et plus axé sur l'aventure historique, «Le Décalogue» de Frank Giroud, allié à un dessinateur différent par volume, aborde une nouvelle histoire et une nouvelle époque dans chaque épisode. Mais un fil rouge les relie, un livre oublié et «maudit» dévoilant un ultime texte de Mahomet prônant un Islam plus ouvert et tolérant, intégrant des principes d'autres religions (six volumes sur dix parus depuis début 2001).

Lancé en 1997, «Le Troisième Testament», d'Alex Alice et Xavier Dorison (trois albums parus sur quatre), évoque dans un style flamboyant et sur fond d'Inquisition, de Templiers et d'ordres secrets, la recherche frénétique à travers toute la chrétienté, les uns pour le détruire, les autres pour le révéler, d'un rouleau manuscrit contenant la parole divine non plus interprétée, mais dictée par Dieu aux apôtres, et qui ébranlerait les bases mêmes de l'Eglise.

Ce polar médiéval, ou «catholic fantasy» comme le décrivent ses auteurs, mêlant fiction et personnages plus ou moins historiques, suscite engouement et exégèses, notamment sur plusieurs sites Internet.