Le jury du Festival de Cannes a dû bien se prendre la tête. Car hormis l’effroyable exercice masturbatoire d’Abdellatif Kechiche (Mektoub, My Love: Intermezzo) et une pincée de titre plus faibles (Sibyl, Frankie…), la Compétition regorgeait d’œuvres originales, novatrices et passionnantes. Conscient des responsabilités qui lui incombaient, Alejandro G. Inarritu (The Revenant) a expliqué le premier jour qu’il ne s’agissait «pas de juger, mais de s’imprégner des œuvres». Au terme de la manifestation, sur la scène du Grand Théâtre Lumière où a lieu la cérémonie de clôture, le président du Jury tient encore à se disculper, rappelant que les Palmes qui vont être distribuées ne reflètent «que l’opinion de neuf personnes dans le monde». Et aussi que «les films changent. Ce n’est qu’avec le temps qu’on pourra les estimer».

Le temps lui donnera sans doute raison lorsque les cinéphiles de 2069 reverront Parasite, de Bong Joon Ho, première Palme d’or jamais décernée à la Corée (du Sud). Né en 1969, le cinéaste connaît un premier grand succès avec Memories of a Murder, consacré à un tueur en série. Suivent The Host, dans lequel une créature aquatique mutante terrifie Séoul, puis Snowpiercer, un film de science-fiction apocalyptique situé à bort d’un train blindé tournant sans fin autour d’une Terre congelée. En 2017, Okja, l’histoire d’un cochon transgénique géant, produit par Netflix est en Compétition et lance la polémique sur les films destinés au streaming. Avec Parasite, Bong Joon Ho revient au réalisme en conservant une dimension inquiétante pour raconter un épisode de la lutte des classes: comment une famille de gueux réussit à infiltrer une famille aisée – sans se méfier de ce qui peut se cacher sous la richesse. Drôle, féroce, magnifiquement mis en scène, Parasite fait une irréprochable Palme d’or 2019.

Le film de Bong Joon Ho aurait aussi pu avoir le prix de la mise en scène ou du scénario, de la même manière que Portrait de la jeune fille en feu aurait pu avoir la Palme d’or, ou le prix de la mise en scène, ou le prix d’interprétation féminine, ou le prix du scénario, car il excelle sur tous les plans. Le chef-d’œuvre de Céline Sciamma s’est contenté du scénario, tant mieux et tant pis…

Contraste culturel

Le Prix de la mise en scène est attribué à Jean-Pierre Dardenne et Luc Dardenne pour Le Jeune Ahmed, dans lequel ils filment un «hymne à la vie, ce qui est aussi la vocation du cinéma». Rien à redire: menée sur un tempo serré, la fuite en avant d’un islamiste juvénile est formidable. Mais les frères aux doubles Palmes d’or avaient-ils encore besoin de cette récompense?

Dans les grilles de notation que publient quotidiennement les revues professionnelles éditées pendant le festival, Douleur et Gloire, de Pedro Almodovar, a d’emblée surpassé tous ses concurrents. Le cinéaste espagnol n’a jamais eu de Palme d’or, ce qui est injuste. Or, malgré ces auspices prometteurs, ce n’est pas encore cette année qu’il pourra en poser une sur la cheminée de son appartement madrilène pétaradant de rouges et de verts comme la plus épicée des piperades. Ou si, mais par procuration: Antonio Banderas, son acteur fétiche (huit films ensemble), remporte le prix d’Interprétation masculine pour le héros de Douleur et Gloire, un cinéaste d’humeur crépusculaire, qui ressemble beaucoup à l’ami Pedro.

Etonnamment, la discrète Emily Bleecham reçoit le Prix d’interprétation féminine, pour son rôle de botaniste créant par génie génétique une fleur susceptible de prendre le contrôle de l’humanité dans Little Joe de Jessica Hausner, un film de science-fiction qui ne tient pas ses promesses.

Le prix du jury se partage entre Les Misérables, de Ladj Ly, et Bacurau, de Kleber Mendonça Filho et Juliano Dornelles. Tous d’eux regardent droit dans les yeux les laissés-pour-compte de la société, banlieusards parisiens ou villageois du Sertao brésilien. Quant au Grand prix, il va à Mati Diop pour Atlantique, une plongée dans les faubourgs de Dakar où cohabitent précarité économique et fantômes. C’est Sylvester Stallone qui remet son prix à la jeune réalisatrice franco-sénégalaise. Ils forment un contraste culturel et physique étonnant, la frêle jeune femme et le poids lourd du box-office américain qui, absurdement déformé par la musculation, balance un petit crochet du droit dans le vide histoire de se donner du courage. Enfin le jury octroie une Mention spéciale à Elia Souleiman, le Palestinien errant du délicieux It Must Be Heaven.

Protocole sadien

C’est La Vie invisible d’Eurídice Gusmão, de Karim Aïnouz qui décroche le prix Un Certain Regard. Ce film brésilien foisonnant comme la forêt amazonienne dont l’image piquetée semble traduire la moiteur des tropiques évoque le parcours de deux sœurs séparées qui se recherchent en vain pendant soixante ans à Rio de Janeiro. Dans cette section du festival, Kantemir Balagov touche un prix de la mise en scène amplement mérité pour Beanpole (Une Grande Fille) qui fouille la noirceur de l‘URSS au lendemain de la guerre. Deux films radicaux s’attirent mention et prix spéciaux du Jury, Liberté, d’Albert Serra, un libertinage convoquant nombre de protocoles sadiens et Jeanne, dans lequel Bruno Dumont évoque la seconde partie de la vie de la Pucelle d’Orléans sur un texte de Charles Péguy et une musique de Christophe.

Nuestras Madres, de César Díaz (Belgique), remporte la Caméra d’or, qui récompense le meilleur premier film toutes sections confondues.