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Parcourir les routes d’Orient sur une moto rouge

Voyageuse, travailleuse humanitaire, Sarah Chardonnens sème du jasmin et des mots dans la nuit syrienne. Un récit fougueux, décousu, qui dit un temps d’avant. Elle sera au Salon du livre le 30 avril, en compagnie de Laurence Deonna

Parcourir les routes d’Orientsur une petite moto rouge

Voyageuse, travailleuse humanitaire, Sarah Chardonnens sème du jasmin et des mots dans la nuit syrienne. Un récit décousu mais fougueux qui dit un temps enfui

Genre: Récit de voyage
Qui ? Sarah Chardonnens
Titre: Parfum de jasmindans la nuit syrienne
Chez qui ? L’Aire, 268 p.

Sarah Chardonnens est une jeune femme qui déborde d’énergie. C’est frappant, aussi bien à la lecture de son récit de voyage Parfum de jasmin dans la nuit syrienne – texte fougueux, désordonné, décousu, mais plein d’élan et de foi – que lorsqu’on la rencontre, l’œil noir pétillant, le verbe haut, le rire qui fuse.

Ecrire un livre qui raconte ses voyages sur les routes du Moyen-Orient, voilà qui n’était pas prévu, pour Sarah, elle qui est d’abord voyageuse dans l’âme. Mais n’est-ce pas, comme le dit Bouvier, «le propre des longs voyages que d’en ramener tout autre chose que ce que l’on allait y chercher»?

Sarah explique que, dans sa famille installée à La Tour-de-Peilz, Suisse par le père, Italienne par la mère, c’est son frère, Alain, le plus «lecteur» des deux. C’est lui, lequel signe d’ailleurs la préface de son livre, qui l’a menée vers les grands noms du voyage, raconte-t-elle. Elle a lu, grâce à lui, Ella Maillart, Blaise Cendrars, Nicolas Bouvier. De ce dernier, qui la touche, elle retient l’amour profond pour la route: «Il écrit qu’il faut «que la route vous plume, vous rince, vous essore, vous rende comme ces serviettes élimées par les lessives qu’on vous tend avec un éclat de savon dans les bordels»… Je me sens proche de ça.» Sarah cite Bouvier, mais ne s’y compare pas: «Je me suis longtemps demandé si j’avais la légitimité pour écrire», dit-elle. Elle ajoute, avec pudeur: «Je n’ai pas de prétentions littéraires.»

Pourtant, l’écriture s’est peu à peu imposée à elle, par le voyage. Après des études de sciences politiques à Genève et Paris, elle cherche un stage auprès des ambassades de Suisse. Deux propositions: New Delhi et le Maroc. Pour ­Sarah, qui vient d’un milieu modeste, le prix du billet d’avion fait la différence. Ce sera le Maroc plutôt que l’Inde. Premiers pas hors d’Europe: «Avant, j’étais plutôt casanière.»

Au Maroc, un monde s’ouvre: «Je m’y suis immédiatement sentie bien. Je fais couleur locale là-bas. Les gens sont spontanés, comme moi. Je m’y retrouve totalement. J’ai un vrai amour pour la culture orientale, je dirais même qu’entre elle et moi, c’est totalement passionnel.» De fait, elle ne cessera plus de voyager ou de travailler en Orient, pour le compte de la DDC ou de l’ONU: l’Egypte, Jérusalem, la Jordanie, Le Liban, l’Ethiopie et, surtout, la Syrie – un pays aimé, une plaie de mémoire vive encore – et, ces deux dernières années, l’Irak et le Kurdistan irakien, si malmenés. En attente aujourd’hui d’une nouvelle mission, elle rêve bien sûr de repartir pour l’Orient, «le plus vite possible…».

La découverte de la culture arabe lui fait saisir la plume. Elle envoie de longs courriels à sa famille, qu’elle conserve, prend des notes. Mais l’écriture lui devient vraiment nécessaire quelques années plus tard, en février 2011, alors qu’elle séjourne à Damas pour son travail et que la Syrie, autour d’elle, commence à basculer: «Je me sentais en décalage avec ce que disaient les commentateurs internationaux sur le Printemps arabe, je trouvais leurs analyses réductrices, simplificatrices, je ne voyais pas ça dans la rue syrienne.» Le carnet de route devient alors quotidien.

Mais de là au livre? «Cela se passe deux ans plus tard, au soir du 20 mars 2013. Je suis dans un container à Bagdad, dans la zone verte. Ce jour-là, 32 bombes tombent sur la ville. C’est le jour anniversaire de l’attaque américaine en 2003. Et je me vois brusquement, dix ans auparavant, élève au Gymnase de Burier, lorsque je militais contre la guerre.» Tout se mêle, sa jeunesse passionnée sur les routes d’Orient, en Syrie qu’elle a sillonnée sur une petite moto, et la guerre; la guerre qui gagne partout. «Je paraphraserais Nicolas Bouvier en écrivant qu’après quatre années d’absence, j’ai compris que si je gardais tout cet Orient dans ma tête, elle allait éclater comme une citrouille trop mûre.»

C’est ainsi qu’est né le livre, écrit entre Bagdad, Erbil et une halte forcée à l’aéroport de Nadjaf. Un livre qui, pourtant, raconte autre chose que la guerre en Irak. «Ce livre n’est pas un récit d’exploits impressionnants, prévient l’auteure dans Parfum de jasmin… C’est simplement l’histoire d’une petite moto rouge qui sillonne, sans le savoir, une dernière fois la Syrie d’avant… avant les massacres civils, avant la destruction de son patrimoine culturel millénaire.» Le périple est plutôt joyeux, quoique parfois décourageant du fait de crevaisons multiples, des caprices du climat et des tracas administratifs. Il relate des voyages en Syrie, puis un voyage de retour au printemps 2011, de Damas à La Tour-de-Peilz en passant par la Turquie, la Grèce et l’Italie. Le livre s’ouvre sur le récit de l’achat – épique et drôle! – de la moto rouge près de Raqqa, au bord de l’Euphrate, ville devenue aujourd’hui capitale de l’Etat islamique en Irak et au Levant. Sarah n’a pas peur. On lui dit qu’une femme ne peut pas conduire une moto en Syrie: elle rit. Et de fait, elle est partout bien accueillie. On l’aide, on l’invite. On rit avec elle. «Je me sens bien sur la route, en confiance, dit-elle. Je suis une personne simple, je pars du principe, peut-être un peu naïf, que si je souris aux gens et que je me comporte bien avec eux, ça ira.» Et ça va. Les éléments, eux, sont moins cléments: des trombes d’eau accueillent la voyageuse en Grèce, qui vit au sens propre les effets de la route sur le voyageur, décrits par Nicolas Bouvier. La voilà rincée, essorée. Pour se sortir des pires ornières, Sarah possède une arme secrète: le rire. A plusieurs reprises, découragée, tombée, la moto cassée, elle rit, et l’aventure repart. Parfum de jasmin dans la nuit syrienne est un livre qui aurait sans doute mérité d’être plus travaillé; mais il emporte néanmoins, par son propos plein de bravoure et par le contraste poignant d’un récit de formation et de jeunesse au contact d’un monde qui se délite dans la guerre. Sarah Chardonnens sera au Salon du livre de Genève en compagnie de Laurence Deonna, place du Voyage, jeudi 30 avril, à 14h

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Sarah Chardonnens

«Parfum de jasmin dans la nuit syrienne»

«Et puis, j’aime la route, j’aime les gens… ensuite on verra! Rien n’est impossible, chaque problème a une solution»
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