Alain Nadaud

Aux Portes des Enfers. Enquête géographique, littéraire et historique. Actes Sud, 296 p.

Les Années mortes. Grasset, 248 p.

Depuis «Archéologie du zéro», son premier roman, qui évoquait en 1984 le culte voué à ce chiffre par une secte alexandrine, les livres d'Alain Nadaud ont volontiers partie liée avec le secret, le mystère, les marges. L'écrivain les explore en associant fable antiquisante et polar métaphysique dans des enquêtes fictives qui mettent en scène l'incendiaire du temple d'Artémis à Ephèse (La Mémoire d'Erostrate), un archéologue découvreur des premières tables de la Loi brisées par Moïse (Le Livre des malédictions) ou le poète Virgile, contestataire de la divine filiation impériale (Auguste fulminant). Cet automne, Nadaud revient simultanément avec un récit autobiographique sur ses années de formation et une enquête littéraire doublée d'un reportage sur les lieux qui, dans l'Antiquité, donnaient accès aux Enfers. Mais qu'il choisisse les voies de l'érudition ou de la confession, c'est toujours pour se déchiffrer lui-même qu'il écrit.

Reprenant la méthode du contrepoint qui lui est chère, Nadaud part de huit objets méticuleusement décrits (une valise, un porte-plume, une blouse grise, etc.) pour se remémorer sa vie de jeune pensionnaire dans un internat religieux de 800 élèves: les rigueurs de la discipline, le silence imposé, la solitude affective, l'injustice des punitions, les humiliations et les brimades. Mais ces «années mortes» sont aussi celles de la découverte de la lecture et de sa vocation d'écrire, à travers la corvée démesurée de copier mille lignes pour éviter d'être consigné un week-end: «instrument de [son] supplice, condition de [son] rachat», l'écriture lui offre ce cadeau dérisoire, «juste un peu de malheur en moins».

Une révélation troublante, la découverte de ses nom et prénom gravés sur la tombe familiale – ceux d'un frère aîné mort l'année de sa naissance – persuade le petit garçon d'avoir «été écrit avant que d'être». Cette présence souterraine de la mort et le souvenir de certaines terreurs enfantines, comme son indéfectible foi en l'écrit, relient ce récit autobiographique à son essai sur les portes des Enfers. Nadaud explore le monde des ténèbres en tentant de localiser et de décrire les endroits qui, dans la mythologie, lui donnaient accès en Italie, en Sicile, en Grèce et jusqu'en Turquie: en route pour les sources de la Mémoire (Mnémosyne) et de l'Oubli (Léthé) où s'abreuvaient les âmes des défunts; le sombre fleuve Achéron qu'on ne franchissait pas sans payer une obole au passeur Charon; la cascade du Styx dans laquelle Achille fut plongé par le talon pour devenir invincible: le lac d'Averne sur les bords duquel Orphée perdit à jamais Eurydice; Eleusis où l'on célébrait le culte de Perséphone arrachée six mois par an aux Enfers ou les étangs de Lerne dont Hercule combattit vaillamment l'hydre tentaculaire!

Car ces lieux qui ont suscité quelques-uns des plus beaux mythes sur l'amour, la mort et l'immortalité existent toujours et peuvent être approchés à force d'obstination. C'est d'abord une balade littéraire, assortie de citations de nombreux auteurs grecs et latins – historiens, géographes, dramaturges et poètes – que nous offre Nadaud, qui recoupe avec patience textes anciens et commentaires modernes (de Victor Bérard, James Frazer, Robert Graves, Jacques Lacarrière), avant de partir sur le terrain escalader des montagnes, manquer de s'enliser dans un marais ou d'être asphyxié par des vapeurs sulfureuses…

S'il a parfois la surprise de vérifier les dires de certains auteurs – par exemple la présence d'asphodèles aux abords de l'étang de Lerne ou d'aconits (plante qu'on disait née de la bave de Cerbère) près du gouffre turc d'Eregli (l'antique Héraclée du Pont), il se heurte le plus souvent à mille difficultés qui tiennent non seulement aux contradictions entre les sources livresques, mais aussi à la désaffection de certains sites, oubliés, voire absorbés dans des banlieues ou des installations industrielles. L'impossibilité de sa quête finit par persuader Nadaud que «les mythes gagnent à rester dans le flou de notre imaginaire, qui est leur vraie demeure». C'est à la littérature de continuer à faire «tenir ces histoires-là debout, quand tout le reste a disparu».