Serge Gainsbourg aurait eu 80 ans cette année. Dix-sept ans après sa mort, une exposition à la Cité de la musique de Paris tente d'ordonner la masse de son héritage à la fois classieux, déjanté sur les bas-côtés et familier comme un vieux magazine.

Il y a les innombrables chansons bien sûr, et les bandes originales de commandes, audibles dans une salle réservée. Dans l'espace principal, les textes des chansons les plus connues sont récités par leur interprète d'origine. Ils planent au-dessus d'une multitude d'informations sonores, qui demandent souvent, c'est un bémol dans l'exposition, une grande concentration pour être entendus correctement.

Sur la musique de Gainsbourg, sur ses influences et récupérations à la louche, on n'apprendra rien de très nouveau. Oui, Chopin, oui Brahms, oui Dvorák ou Cole Porter, oui Lou Reed et Bowie. Plus révélatrice est la démonstration, par les objets et les images, du mélange unique, chez Gainsbourg, d'esthétique fin de siècle et de pop culture. Et c'est bien l'artiste polymorphe, plus que le Gainsbarre éméché, qui s'y découvre, au fil d'un découpage chronologique en quatre périodes. La «période bleue» (1958-1965), appellation ironique, par Gainsbourg lui-même, des années de peinture et des débuts du chansonnier à Saint-Germain. «Les idoles» (1965-1969) montrent l'auteur tubesque des années yé-yé. «La Décadanse» (1969-1979) est l'époque des concepts albums, où l'on découvre les citations picturales de Hopper et Hockney dans «Je t'aime moi non plus». Enfin «Ecce Homo» (1979-1989), qui s'ouvre sur la version reggae de «La Marseillaise», s'arrête sur le Gainsbourg cinéaste (Coup de lune, Charlotte for ever) et les derniers succès.

Gainsbourg, réac avant-gardiste, culmine lorsqu'il magnifie BB en Barbarella psychédélique en 1967, ou quand toute l'époque «Birkin» s'entrevoit à la lumière de Blow Up, le film d'Antonioni. Même écho avec l'album Rock Around the Bunker, indirectement calqué sur Les Damnés de Visconti, ou les films de Fassbinder. Gainsbourg allait voir ailleurs, s'appropriait, déclinait à sa mode, servait de passeur - ou de passoire - entre une culture élitaire et la télévision du dimanche après-midi.

L'exposition présente aussi des objets personnels sortis de la rue de Verneuil (lettres, manuscrits, photographies, sculptures) qui constituent le legs du Lucien de l'intimité. De quoi admirer un magnifique écorché grandeur nature, qui trônait dans l'appartement et terrifiait sa fille. De quoi découvrir aussi la passion méconnue de Gainsbourg pour les médailles militaires et policières...

Chez lui, Gainsbourg se faisait décorateur, metteur en scène. Dandy en sa demeure aux murs noirs, il vivait entouré d'objets rares, avait reproduit le cabinet de curiosités de Des Esseintes, le héros esthète et mélancolique de Huysmans. Tout un monde en noir où veillait, assis tel l'interlocuteur impassible, L'Homme à tête de chou. Une pièce de la sculptrice Claude Lalanne, acquise par un Gainsbourg hypnotisé, qui en fera son double, son effigie, héros pathétique du disque éponyme en 1976.

Exposition «Serge Gainsbourg», jusqu'au 1er mars 2009. Cité de la musique, Paris 19e. http://www.cite-musique.fr