Dans le cochon, tout est bon, dit l’adage: viande, graisse, cuir, poil. Certes, dit Michel Pastoureau, qui a déjà consacré une étude à l’animal dans la collection Gallimard/Découvertes (2009). Mais dans son dernier essai, Le Roi tué par un cochon, l’historien en montre une autre facette: sale, se nourrissant de déchets, vautrée dans sa soue, c’est aussi une bête impure, dont plusieurs religions interdisent d’ailleurs la consommation. Animal domestique, le porc peut pourtant être dangereux. On l’accuse de dévorer les petits enfants en temps de famine et, quand vient l’époque des procès d’animaux, il figure souvent au rang des accusés. Ce n’est pas encore la pratique quand un cochon errant fait chuter le cheval du prince Philippe, fils aîné du roi Louis VI le Gros. L’adolescent de 14 ans heurte une pierre de la tête et meurt. Ce fait divers n’a rien d’exceptionnel en soi, on est en 1131, la vie est fragile et les décès précoces, monnaie courante. Mais là, il s’agit d’un jeune roi, car son père l’a fait sacrer à l’âge de 9 ans, après l’avoir associé au trône dès l’âge de 3, pour assurer la dynastie. Philippus rex junior est décédé d’une mort «infâme, ignoble, honteuse, misérable», selon les chroniqueurs. Cette fin affecte le pouvoir royal, elle le salit, lui ôte de sa crédibilité.

Hardiment, Michel Pastoureau s’empare de cette anecdote pour en développer un récit passionnant, une réflexion sur le pur et l’impur, qui débouche sur une étude de l’évolution des insignes royaux. L’historien est féru d’héraldique, connaisseur de la symbolique animale et, surtout, grand spécialiste de celle des couleurs. Il met en jeu toutes ces compétences dans ce petit livre d’une grande richesse. Si le malheureux cochon gyrovague avait été un sanglier, bête sauvage et noble, le deuil du roi aurait été aussi grand, mais l’opprobre aurait été épargné. Maintenant, comment effacer la souillure? En faisant la paix avec le pape et en suivant la croisade de saint Bernard – qui vire à la catastrophe. Puis en mettant le royaume de France sous la protection de la Vierge, jusque-là personnage secondaire du panthéon chrétien, sur les conseils de l’abbé Suger et de Bernard. Avec Marie, le bleu céleste remplace le rouge royal et le lys devient l’emblème du pouvoir. Bien sûr, le maudit cochon n’est pas le seul déclencheur de cette mutation, les développements de Michel Pastoureau sont complexes et subtils. Ils montrent une «étrange et profonde mutation qui témoigne d’une réorganisation des couleurs en Occident entre le XIe et le XIIIe siècle, et ceci aussi bien dans les systèmes de pensée et les modes de sensibilité que dans les codes sociaux». Un cahier illustré accompagne ce bel ouvrage, qui précède la nouvelle édition illustrée d’un classique de Pastoureau: Le Petit Livre des couleurs, et leur symbolique expliquée par l’image, à paraître pour les Fêtes.