Ce soir, un prix littéraire bien particulier sera remis lors d'une soirée publique à l'Alhambra à Genève (lire ci-contre). Il s'agit du Roman des Romands décerné par 700 élèves de toute la Suisse (et même d'une classe de Lorraine, cette année). Sur le modèle du Goncourt des lycéens, porté par une enseignante passionnée, Fabienne Althaus-Humerose et une trentaine de collègues, ce prix permet la rencontre entre la littérature qui s'écrit et se publie en Suisse romande avec les jeunes lecteurs (collégiens, apprentis, écoles de commerce). Qui bien souvent la découvre à cette occasion.

Suisse romande, Tessin, Suisse alémanique: 34 classes ont lu huit romans et rencontré au fil des mois chacun des auteurs. La cérémonie de ce soir est le fruit de ces mois de lectures, de travail et de débats timides et passionnés. Nous en avons suivis quelques-uns. Où les idées que les jeunes n'aiment pas lire ou que la langue française perd de son attrait dans les écoles alémaniques prennent du plomb dans l'aile.


Lycée Pierre et Marie Curie, Neufchâteau (France), 16 Octobre 2015, 15h

«Nous ne sommes pas loin de Goncourt, le village d'où sont originaires les frères», sourit Fabienne Barthe, proviseure du Lycée Pierre et Marie Curie de Neufchâteau en Lorraine. Cette proximité géographique détermine-t-elle une passion particulière pour les livres? La ville vosgienne porte, en tous cas, à bout de bras sa dernière librairie et le Lycée s'est investi à fond dans le Roman des romands. Une expérience malheureuse avec le Goncourt des lycéens, durant laquelle les classes néocastriennes n'ont pas vu l'ombre d'un auteur, les a incité à se tourner, cette année, vers le prix suisse.

Pour les jeunes Français, c'est la découverte de toute une littérature contemporaine. Huit livres à lire en quelques mois, et l'assurance de rencontrer au moins deux écrivains. Jade et Frédérique sont fières de lire, pour la première fois de leur vie, autant de romans! Que ce soient des livres suisses change la donne? «Aucune différence», disent-elle.

Ce jour-là, c'est Xochitl Borel qui fait le voyage et rencontre la trentaine d'élèves que compte la classe d'Yvelise Leroy-Cure et Annick Jaquemin. Ils ont entre 15 et 16 ans, et sont un peu plus jeunes que la moyenne des participants suisses. Du coup, Yvelise Leroy a déployé tout un faisceau d'activités pour les mener aux livres: ils ont imaginé et dessiné de nouvelles couvertures aux romans en lice. Pour L'Alphabet des anges (L'Aire) de Xochitl Borel, ils ont créé un petit magazine et inventé une boîte d'où l'auteure tire des questions.

Timides mais très attentifs et ouverts, les élèves se lancent. Margot, Elsa, Jimmy et bien d'autres posent leurs questions. Ils ont un rapport direct, concret avec la matière littéraire. A quoi sert le livre? Pourquoi est-il tel qu'il est? «Pourquoi la couverture est-elle bleue? - Je n'ai pas choisi, répond la romancière. Ce qui est beau dans un livre, c'est que tout ne vous appartient pas». «Comment avez-vous choisi les prénoms des personnages, Soledad? Aneth?» Jimmy, lui, est plus technique: «Est-ce que vous pensez à l'effet que ça fait sur le lecteur? Les allitérations, les assonances, vous y pensez quand vous écrivez?» Une question savante, motivée par sa passion pour les paroles des chansons, «l'art des paroles sur la musique», explique-t-il après coup. «Rencontrer un auteur, ça peut-être intéressant,dit-il. De temps à autre, je me mets à lire, ça change de la télé.»

Xochitl Borel est ravie de son voyage à Neufchâteau: «Ces élèves sont très dynamiques. Je suis admirative du travail qu'a fait la professeure. Ces couvertures, ça fait travailler l'imagination...» Ce jeudi, toute la classe de Neufchâteau sera là pour porter son roman préféré, accompagné d'autres élèves qui se forment aux métiers d'art dans le même établissement Pierre et Marie Curie: ils ont réalisé le trophée en céramique qui sera remis au vainqueur du Roman des Romands. 


Institut littéraire suisse, Bienne, 10 novembre 2015, 9h30

Effervescence dans la belle demeure qui abrite l'Institut littéraire suisse à Bienne: toute la journée, deux délégués des classes participantes au Roman des Romands, soit une soixantaine d'élèves, vont rencontrer les huit écrivains en lice pour le prix 2015. Croissants, jus d'orange, le silence se fait quand Marie Caffari, directrice des lieux, prononce les mots de bienvenue. «Nous avions reçu le Roman des Romands à ses tout début. Il a bien grandit depuis», nous glissera-t-elle ensuite dans la foule qui s'ébranle vers les étages. «C'est tellement important qu'un prix prenne au sérieux la lecture des jeunes et leurs goûts». Quatre ateliers sont au programme avec des thèmes comme « L'effet de réel », «La construction des personnages», «Le contexte historique». Du sérieux.

Jean-François Haas, en lice avec Panthère noire dans un jardin (Seuil) se souvient: «Un jour, j'ai vu une panthère noire marcher dans mon jardin. L'image, entre rêve et réalité, était tellement forte, que j'ai dû arrêter le roman que j'étais en train d'écrire, pour m'y consacrer.» Un ange passe. Les élèves sont saisis. Comment naissent vos personnages demande l'un d'eux? «D'une phrase, parfois», répond Antoinette Rychner, auteure du Prix (Buchet-Chastel).

Emily, lycéenne à La Chaux-de-Fonds, avouera avoir été surprise par la personnalité de certains auteurs: «Dunia Miralles a écrit un roman sur la dépression. On s'attendait à quelqu'un de sombre. En fait, elle riait tout le temps. C'était drôle, ce décalage.» Son camarade Baptiste va participer à la cérémonie de ce soir: «Quand j'ai découvert qu'Antoinette Rychner, dont j'ai adoré le roman, habite tout près de chez moi, dans le Val de Ruz, cela m'a ouvert les yeux sur le fait que les écrivains sont parmi nous! Je ne pourrais pas donner d'exemples précis mais à lire les huit romans sélectionnés, on sent qu'ils sont écris en Suisse romande, on sent une culture partagée.»


Gymnase de Köniz-Lebermatt, Berne, 2 décembre 2015, entre 10 et 11h

A 17 ans, il faut un peu de courage pour rompre le silence qui entoure Dunia Miralles, dans la salle du gymnase de Köniz-Lerbermatt, au sud de Berne. L’écrivain neuchâteloise est venue parler de son dernier ouvrage, Inertie (L'Age d'homme).

Réunis en cercle, une vingtaine d’élèves alémaniques toisent la Romande, la mine grave. Il faut dire que son dernier roman n’invite pas à la rigolade: il raconte les méandres de la dépression de Béa, en proie au désespoir, reclue dans son appartement dans un quartier triste d’une petite ville de Suisse. L’ouvrage parle de toxicomanie, de solitude, de déchéance. «Déchéance, vous comprenez?», demande Dunia Miralles. «Absturz», traduit un jeune homme.

Une fois les premiers instants de gêne passés, la curiosité l’emporte sur la peur de l’impair linguistique: «Est-ce que la mort de Patrick est la cause de la dépression de Béa?», tente une jeune fille. «Oui, elle se sent coupable, cela arrive souvent après un deuil. La culpabilité, c’est quelque chose qui peut tuer», répond l’écrivain.

A mesure que les minutes s’écoulent, les voix prennent de l’assurance, les langues se délient, les questions se font plus directes, plus personnelles. «Pourquoi Béa fume autant de cigarettes?», interroge une élève, qui n’a pas connu l’époque où la fumée était autorisée dans les gymnases. «Avez-vous des contacts avec le milieu que vous décrivez, ou écrivez-vous sur la base de recherches?», s'enquit un téméraire. «Avez-vous créé ces caractères pour vous sentir mieux?», tente une autre. «Dans quel état d’esprit étiez-vous après avoir écrit ce livre?».

Dunia Miralles se prête sans fard au jeu des questions et réponses, parvenant à retenir jusqu’à la fin l’attention de son jeune public. «Je n’écris pas pour faire une thérapie, dit-elle. Je le fais pour sublimer ces instants de non-vie que l’on traverse tous. J’ai écrit ce livre à une période difficile. Je pense que Béa est morte à ma place».  

Le cours touche à sa fin. Un petit groupe d’élèves s’attarde dans la classe. Lukas, Isaak, Selina et Silvan s’enthousiasme de cette discussion «ouverte et franche» avec l’écrivain neuchâteloise. Sans compter qu’entre les cours de grammaire et de lecture, les occasions sont trop rares à leurs yeux de pratiquer le français «réel»: «J’apprends mieux en écoutant et en parlant», souligne Lukas. «C’est une langue très importante, car nous sommes suisses et nous devons absolument nous comprendre», lance, l’air sévère, Silvan. Ses camarades hochent la tête.

Gare aux politiciens qui s’attaqueraient à la deuxième langue nationale, sujet sensible depuis que l’enseignement du français fait l’objet de débats dans plusieurs cantons alémaniques. A Berne aussi, un projet de réforme de la maturité menaçait il y a peu d’amoindrir la place de la langue de Molière dans le cursus des gymnasiens. «Nous avons besoin au contraire de plus d’heures, pour apprendre à parler!», affirment en choeur les étudiants de Köniz-Lerbermatt.