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Le parfum entêtant de la tragédie selon Orhan Pamuk

Avec «La femme aux cheveux roux», le Prix Nobel de littérature 2006 tisse un récit diabolique et merveilleux sur les braises d’une mémoire encore agissante. L’écrivain turc s’attache au destin d’un homme éconduit par une comédienne flamboyante pour sonder, encore et toujours, l’âme d’Istanbul, sa ville chérie et meurtrie

Le Prix Nobel de littérature 2006, nous l’avions laissé avec Cette chose étrange en moi, une déambulation nostalgique à travers Istanbul sur les traces d’un marchand de boza, la boisson traditionnelle d’une Turquie malmenée par l’Histoire, en pleine métamorphose urbaine et sociale. C’est à la même époque – après le coup d’Etat de septembre 1980 – que s’ouvre La femme aux cheveux roux, un récit initiatique sculpté dans le marbre des tragédies antiques.

Cem, le narrateur de Pamuk, est un lycéen stambouliote rêvant de devenir écrivain. Pendant ses vacances d’été, il travaille dans une librairie, où il découvre des livres mystérieux dans lesquels il est question des mythes refoulés par la mémoire collective, toutes ces histoires renversantes qui parlent de devins envoûtés, d’oracles obscurs, de rois grecs déchus, d’enfants perdus aux yeux crevés, d’incestes et de parricides.

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Et quand le père de Cem – un ancien militant marxiste jadis torturé par la police – quitte brutalement le foyer sans redonner de ses nouvelles, le jeune homme doit se réfugier avec sa mère à la périphérie de la ville. Pour subvenir à leurs besoins, il décide alors d’interrompre ses études et de s’embaucher comme apprenti au service d’un puisatier, Maître Mahmut, qui l’entraîne en pleine nuit vers un terrain vague sur lequel ils plantent leur tente, dans des friches arides. «Nous cherchions le sommeil dans l’obscurité, raconte Cem. Plutôt que de nous élever vers le ciel pour atteindre la clarté des étoiles, avions-nous raison de chercher à nous enfouir dans la terre sur laquelle nous étions couchés?»

Un père de substitution

A cette époque, détecter de l’eau dans les profondeurs relève encore du surnaturel, presque du miracle, à condition de découvrir le point de forage idéal. Un art que Maître Mahmut pratique à la perfection, tel un «chamane asiatique» fraternisant avec les esprits du monde souterrain. «D’après lui, plus nous creusions, plus nous avancions vers la sphère de Dieu et des anges», dit le narrateur, qui, tout en apprenant les rudiments du métier, trouvera en Mahmut un père de substitution. Un père capable de remplacer les liens du sang par ceux du compagnonnage, de l’amitié, de la tendresse et de la bienveillance, sur ce haut plateau couvert de poussière.

Quand il a un peu de répit, Cem se rend à la petite bourgade voisine, encore assoupie dans un présent enchanteur. C’est là qu’il aperçoit une femme aux allures de sibylle, une comédienne aux cheveux roux flamboyants, membre d’une compagnie ambulante où elle remet en scène les légendes traditionnelles et autres paraboles surgies de la nuit des temps, comme autant de prophéties funestes. Parmi ses multiples rôles, celui d’une certaine Jocaste… De cette femme si énigmatique, Cem tombe follement amoureux, malgré leur différence d’âge, avant une brève liaison qu’il n’oubliera jamais.

Le poids de la trahison

Et lorsqu’il revient sur le chantier, où l’eau se fait attendre, il retrouve Maître Mahmut en plein désarroi, bientôt victime d’un accident au fond du puits. Au lieu de le secourir, sûr qu’il va succomber à ses blessures, Cem panique. Et s’enfuit lâchement. Une trahison qui ne cessera de le hanter: à l’égard de ce père de substitution, ne s’est-il pas comporté comme dans cette légende où Œdipe tue Laïos, une histoire qui n’est peut-être pas née des fantasmes d’un barde dément, il y a plus de deux millénaires?

Sa vie, Cem la traversera comme un maudit et, après avoir épousé Ayse, il sera presque soulagé de ne pas pouvoir être père à son tour, brisant ainsi le cercle infernal dont il croit être la proie. Mais que s’est-il exactement passé, avec la femme aux cheveux roux? Une rencontre amoureuse comme tant d’autres? Ou une aventure maléfique?

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Une Turquie s'aveuglant elle-même

Les griffes d’une implacable fatalité lacèrent ce récit diabolique et merveilleux. Et parce qu’il vit entre deux mondes, entre occident et orient, le «Balzac du Bosphore» s’empare d’un autre conte tout aussi troublant, venu d’Iran: une vaste épopée intitulée Le livre des rois où, cette fois, c’est le père qui tue le fils. De quoi dérouter un peu plus le narrateur, au fil d’un roman dans lequel Sophocle croise Pasolini avant de se transformer en allégorie politique: alors qu’Istanbul perd son âme sous les chapes de béton du capitalisme triomphant, l’auteur de Neige met en scène une Turquie en train de s’aveugler elle-même – comme Œdipe – dans un conflit de plus en plus meurtrier entre les générations, entre pères et fils, entre laïcité et religion, entre démocratie et théocratie.

A cette dérive, Pamuk ajoute l’effroi de celui qui n’oubliera jamais cet avertissement de la diablesse rousse: «Les choses que vous entendez dans les contes populaires et les anciens mythes finissent par arriver.»

Autant de motifs, autant d’énigmes et d’interrogations dans le plus vertigineux roman de Pamuk. Un théâtre d’ombres sur lequel se joue une tragédie moderne, tandis que résonnent les lointains coups de pioche de Maître Mahmut, qui, lui aussi, avait un jour effarouché le malheureux Cem. En lui rappelant que des forces invisibles nous façonnent constamment. Et que le passé finit toujours par nous rattraper.


Roman

Orhan Pamuk
La femme aux cheveux roux
Traduit du turc par Valérie Gay-Aksoy
Gallimard, 298 p.


Citation:

«Les choses que vous entendez dans les contes populaires et les anciens mythes finissent par arriver.»

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