Scènes

La Parfumerie fait la fête aux saluts

Dans la salle genevoise, Evelyne Castellino rend hommage aux rituels de fin et à ses comédiens. Quitter le public pour un artiste, n’est-ce pas mourir un peu?

On n’est pas nés hier. On est tous la somme de ce qu’on a vu, vécu, traversé depuis qu’on est sur terre. Pareil pour un spectacle. Au moment des saluts, le spectateur fait un rapide bilan de sa traversée et règle ses applaudissements sur le plaisir éprouvé. Tout est expérience, traces, acquis, dit Evelyne Castellino dans sa dernière création à la Parfumerie. «Juste après ou juste avant?» parle en mouvement de ces multiples couches. On n’est que ce qu’on est, oui, mais c’est déjà tellement, sourit la chorégraphe qui excelle dans le métissage entre théâtre et danse, gravité et légèreté.

Francesco Cesalli. Antoine Courvoisier. Maud Faucherre. Céline Goormaghtigh. Et Christian Scheidt. Pour construire son travail qui montre une variété de saluts théâtraux et parle de la fin ou plutôt de la finalité des choses, Evelyne Castellino a beaucoup puisé chez ses comédiens. Vu le thème, elle aurait pu leur demander comment ils envisagent leur mort, comment ils voient leur déclin. Au contraire, les acteurs racontent leurs failles et folies d’enfance, leurs préoccupations et obsessions d’adultes. Ils parlent d’hier et d’aujourd’hui, pas de demain. Manière de contrarier le thème dansé et d’ouvrir large l’horizon des questions.

Avoir un âge à deux chiffres, c’est mourir

Dans cet exercice de la confession, Christian Scheidt est particulièrement poignant. C’est que le comédien a perdu sa maman lorsqu’il avait 5 ans -elle en avait 50- et, dès lors, a conçu pour les nombres à deux chiffres, une légitime méfiance. Un refuge? Le jardin. Sur une vidéo projetée derrière lui, on le voit en train de cajoler les tomates et plates-bandes de son potager. Donner vie, garder en vie…

Maud Faucherre est filmée, elle, affairée à réparer son vélo. Et quand elle monologue, la belle montre toute la relativité identitaire: elle se sent rayonnante, on lui dit qu’elle a une petite mine. Elle se sent chiffonnée, on lui dit qu’elle resplendit… On est aussi beaucoup ce que les gens voient et veulent de nous.

La solitude à deux voix

Céline Goormaghtigh parle de ses mains et de son corps en dévoilant ses talents de potière. Le génial Antoine Courvoisier se rêve en Elvis et ébahit l’assistance par son aisance au piano et au chant. Tandis que François Cesalli, fidèle vidéaste de la compagnie qui fait ici ses débuts d’acteur, il évoque la solitude en mélangeant deux registres de voix, comme s’il se parlait à lui-même. Humaine, très humaine humanité.

Les cinq interprètes dansent aussi. Des tutti virevoltants, mais surtout la ronde des saluts, qui est le thème de la soirée. Façon XVIIe, façon cabaret. Façon drame familial à la Bernarda Alba, façon opéra. Avec paillettes ou sans tralala. L’idée? Rendre hommage à la scène dans tous ses états. Mais aussi raconter l’émotion de la transition. Quand on passe du plateau baigné de lumière au plateau-repas en solitaire. Des vivas à l’anonymat. Il y a de la mélancolie chez Evelyne Castellino et une grande gratitude pour ce que l’art et les comédiens lui ont déjà apporté. On sent ce bel élan dans «Juste après ou juste avant?».


Juste après ou juste avant?, jusqu’au 23 octobre, La Parfumerie, Genève, 022 300 23 63, www.laparfumerie.ch

Publicité