Plus qu’un hommage, une sépulture. Un tombeau, comme se nomme cette forme poétique qui célèbre la mémoire d’un disparu. Patrick Mohr a perdu son père, Jean Mohr, le 3 novembre 2018, à l’âge de 93 ans. Pris par les tâches et tracas du décès, le metteur en scène genevois n’a pas eu le temps de lui dire au revoir dignement.

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C’est chose faite, ces jours à la Parfumerie, avec Derrière le miroir et Une autre façon de raconter, spectacle en deux parties qui retrace en images et en musique le parcours du photographe au regard clair et à la discrétion légendaire. Ami de John Berger et de Nicolas Bouvier, Jean Mohr «ne prenait pas de photo, il la recevait», témoigne son entourage. Aux côtés du jeune pianiste Robinson de Montmollin, Patrick Mohr trouve le ton, complice et affectueux, de cette cérémonie qui parle de transmission et de partage.

Un moment de grâce

En grand sur un écran, la photo d’une petite Coréenne qui court, barbe à papa à la main et regard taquin. Toute la vie dans un élan. A l’avant-scène, Patrick Mohr, dans une chambre noire à la lumière rouge, mime les gestes du développement. Là aussi, on assiste à la danse légère d’un rituel cent fois répété par le père. La bande-son? Une rivière de notes aériennes signées Ravel – le prélude du Tombeau de Couperin – et interprétée dans un souffle par Robinson de Montmollin.

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S’il ne fallait retenir qu’une scène de Derrière le miroir, ce serait ce moment où musique et image s’associent pour raconter les deux passions de Jean Mohr, cet homme de peu de mots qui, lorsque son père lui a demandé de raconter les pays qu’il visitait, a choisi de s’exprimer en photos.

Photographier dans la marge

De fait, ses photos parlent, nous parlent profondément. A commencer par ses portraits, magnifiques, que son fils Patrick accroche à un fil. Jeunes ou vieux, féminins ou masculins, rebelles ou assagis, les visages restituent les mille pays que Jean Mohr a parcourus pour le CICR et d’autres commanditaires. Chaque fois, il se faisait petit, dit-on, il souriait de son sourire tranquille et saisissait le meilleur de son vis-à-vis. Pas forcément le plus beau. «C’est comme ça que vous m’avez vu? Je devais être dans un mauvais jour!» s’exclamaient parfois les portraiturés. «Mais au final, ils finissaient toujours par s’aimer», s’amuse le fils de l’artiste.

Chez John Berger, par exemple, Jean Mohr aimait capter la colère, les emportements, les moments qui débordaient. «En photo, j’aime l’avant et l’après, j’aime les coulisses», précise encore la voix enregistrée du photographe dont on apprend que, pudique, il a pleuré pour la dernière fois à 4 ans, à la mort de son chien. On apprend aussi que sa maman avait des sympathies nazies et qu’à 3 ans, avec sa fratrie, le petit Hans Adolf – son nom de naissance – est allé accueillir Joseph Goebbels à l’aéroport de Genève… De cette enfance où il était traité de «sale Boche», Jean Mohr n’a gardé aucune trace, oubli total.

Deux enfants si différents

L’artiste, qui se voulait artisan, s’est donc réinventé adulte entre la photo «concernée plus qu’engagée», la musique qu’il adorait – ses portraits d’Armin Jordan sont saisissants –, son épouse italienne qu’il chérissait et ses enfants, Michel et Patrick, dont l’un est devenu un éminent spécialiste du bouddhisme et le second le saltimbanque du clan. «Il était aussi calme et pudique que je suis et j’ai toujours été débordant et transparent», raconte le fils différent. Un lien compliqué? «Non, j’ai toujours senti que ses mains seraient là pour m’empêcher de tomber», témoigne ce passionné d’Afrique qui partage tout de même avec son père le goût des horizons lointains.

Un autre moment de grâce du spectacle? Quand, par la bouche des deux interprètes, Jean Mohr se souvient que, pour approcher une petite aveugle en Inde, il a mimé le cri des animaux de la basse-cour. Le chien, d’abord, puis le chat, l’âne, etc. Le grand pudique aux yeux bleu glacier avait ses moments de folie.

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Et cet aveu aussi, tellement lui. A la question de savoir quel sens il aimerait perdre en dernier, Jean Mohr, le visuel, a répondu sans hésiter: l’ouïe. De fait, il a terminé sa vie aveugle, mais a toujours pu écouter ses musiciens préférés (Chopin, Schubert, Ravel) et chanter à tue-tête, au grand plaisir de ses petits-enfants, Mia, Léo et Tamsir qui, jusqu’au bout, ont chanté avec lui. De l’avis de tous, Jean Mohr laisse en héritage une grande qualité d’ouverture. De l’avis des siens, la joie complice et farceuse s’ajoute au butin.


Derrière le miroir & Une autre façon de raconter, La Parfumerie, Genève, jusqu’au 17 octobre, dans le cadre du festival No’Photo – Biennale de la photographie.