Commissaire à la pipe

Paris 1913, les premiers pas de Maigret

A son 30e roman du cycle, Georges Simenon décide de raconter la première enquête du futur commissaire. Tout y est placé

Georges Simenon est mort à Lausanne il y 30 ans, en septembre 1989. En cette «année Simenon», proclamée en raison aussi de l’anniversaire de l’esquisse de Maigret en 1929, chaque semaine, notre chroniqueur rend hommage à l'impérissable commissaire.

Le début de cette chronique:

Mon défi, siroter les 75 romans de Maigret

Il a des moustaches, et même des fixe-moustaches pour la nuit: s’il ne les avait pas mis, il devait «redresser les pointes au fer chaud» le matin. Ainsi apparaît Jules Maigret, 22 ans, secrétaire de commissariat, Paris, 15 avril 1913. Dans La Première Enquête de Maigret, écrit en Arizona en septembre 1948, Georges Simenon conte les débuts de son personnage. Emouvants: tant d’indices sont glissés ici, pour mieux comprendre ce taiseux que les amateurs suivent déjà depuis un moment – c’est le 30e roman.

Hormis une allusion au fait qu’il est moins massif que plus tard, et la mention des moustaches, son créateur ne donne guère de détails physiques du jeune Maigret. Madame, avec qui il est marié depuis cinq mois, est d’abord décrite comme une «grosse fille fraîche».

Un drame qui tombe comme une brique

Sa première enquête tombe sur Maigret comme une brique. Un soir, alors qu’il révise ses manuels en rêvant du Quai des orfèvres, un homme affolé débarque au commissariat du quartier Saint-Georges. Ce musicien affirme avoir vu une femme appeler à l’aide depuis une fenêtre, et avoir entendu un coup de feu. Or l’hôtel particulier appartient à des gens de la haute société parisienne que fréquente le commissaire, son patron.

Le problème est là. Son supérieur le met en congé, sous-entendu: enquêtez discrètement. Mais le poids des deux clans concernés, deux familles mal entremêlées, va peser jusqu’au bout. A deux reprises, Jules, tout ambitieux qu’il soit, pense démissionner, froissé par les compromissions sociales: «On lui salissait sa police.»

La future posture du commissaire

Simenon ne le souligne jamais, mais tout Maigret se fabrique là, sa posture ambivalente, ce constant pas de côté qui sera le sien, sur un axe qui va de la loi aux malfrats. Son pragmatisme moral, en somme. L’investigation sur les Gendreau-Balthazar façonne Maigret dans le pire, pour le meilleur. Et puis, l’affaire est étouffée. Il entre au Quai.


Bonus pour nos internautes

■ La note personnelle inaugurale de cette Première enquête de Maigret:

«Trois fois déjà, depuis le commencement de la nuit le jeune secrétaire du commissariat s'était levé pour aller tisonner le poêle, et c'était de ce poêle-là qu'il garderait la nostalgie sa vie durant, c'était le même, ou presque, qu'il retrouverait un jour au Quai des Orfèvres et que plus tard, quand on installerait le chauffage central dans les locaux de la Police Judiciaire, le commissaire divisionnaire Maigret, chef de la Brigade spéciale, obtiendrait de conserver dans son bureau.»

■ Ce qu'il apprend durant son enquête:

«Car il comprenait que ce n'était pas seulement une question d'argent. A partir d'un certain degré de fortune, ce n'est pas l'argent qui compte, mais la puissance.»

■ La conclusion:

«La leçon qu'il reçut ce jour-là, sur un ton paternel, ne figurait pas dans ses manuels de police scientifique.

– Vous comprenez? Faire le moins de dégâts possibles. A quoi cela aurait-il servi?

– A la vérité.

– Quelle vérité?».


Du quatrième volume de la nouvelle intégrale Maigret, éd. Omnibus.

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