Spectacle 

A Paris, les Amériques de Robert Lepage subliment la polémique

L’artiste canadien et le Théâtre du Soleil saisissent dans une fresque superbement romanesque le destin des Amérindiens d’aujourd’hui. A Paris, «Kanata» brille par son intelligence 

A controverse fracassante, réponse flamboyante. A scandale politique, épopée poétique. A la Cartoucherie de Vincennes, dans les bois où depuis un demi-siècle le Théâtre du Soleil et Ariane Mnouchkine attisent le feu de nos grandes espérances, Kanata subjugue par sa puissance romanesque, sa liberté de pensée, ses visions «psychotropiques». Cette fresque, une fois n’est pas coutume, n’est pas signée Ariane Mnouchkine, dont Une chambre en Inde a tant marqué à Lausanne. Mais Robert Lepage, artiste au visage d’ornithologue mélancolique que les maisons du monde entier s’arrachent.

Dans les flammes de la polémique, la pirogue d’un héraut. Kanata pourrait se résumer ainsi. En juillet passé, le Canadien Robert Lepage et Ariane Mnouchkine chancelaient sur le ring d’une indignation. Depuis longtemps, la cofondatrice du Soleil voulait confier la compagnie à ce maître du récit théâtral. Au cœur de leur collaboration, un sujet douloureux: le destin des Amérindiens au Canada.

Comment ces peuples humiliés ne hanteraient-ils pas Robert Lepage, ce fabricant de mirages qui a les Amériques dans les veines? Il imagine un scénario qui décline l’onde d’une violence sans fin, comment aussi la destruction de l’âme indienne se poursuit encore sur un mode plus sournois. On est en été, le Soleil s’apprête à se fondre dans cette matière.

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Le procès fait à Lepage

Sans le savoir, la troupe marche sur un volcan. Des représentants des communautés autochtones s’indignent: aucun Indien dans la distribution, quel triste symbole. Des voix accusent Robert Lepage d’«appropriation culturelle», d’usage indu d’un passé sur lequel il n’aurait aucun droit. Le tollé est tel que le Conseil des arts du Canada retire sa subvention. Kanata est mort. Mais Ariane Mnouchkine et Robert Lepage promettent une riposte artistique, à Paris. Elle est à la hauteur.

Car que voit-on à la Cartoucherie? D’abord, le portrait old-fashion d’une Indienne, présenté par une restauratrice d’œuvre d’art à un ethnologue qui prépare une exposition sur les peuples anciens. Ce tableau est en soi un clin d’œil au contexte de Kanata, le thème aussi d’un scénario qui chaloupe entre transport onirique et fable initiatique. L’héroïne a pour nom Miranda (Dominique Jambert, le feu doux de l’été). La jeune femme vient de débarquer à Vancouver, elle a laissé derrière elle sa France natale, elle veut se frotter à l’étranger, peindre surtout.

Dans son loft immense, au cœur d’un quartier où se défonce une jeunesse sans toit ni dieux, où Tanya, une jeune Amérindienne, fait commerce de ses charmes pour quelques dollars et un peu d’héroïne, Miranda sent remonter la panique d’une tribu de déracinés. Elle prendra bientôt sous son aile Tanya et fraternisera avec un jeune cinéaste d’origine indienne, qui tourne un documentaire sur la faune du quartier. Kanata est le roman de Miranda et de Robert Lepage, votre roman aussi, peut-être, quand vous cherchez à vous effacer pour faire place à l’autre, quand vous voulez rendre justice à celui qui vous est étranger, à son drame qui vous obsède et qui constitue, malgré les fossés, une part de votre humanité.

Une pensée faite roman

Tanya sera assassinée par un éleveur de porcs. Et Miranda se heurtera au refus de sa mère, qui ne veut pas d’une exposition où figurerait sa fille. Sa parole bouleversée est légitime. Robert Lepage orchestre toutes les voix de la controverse. Son talent est celui d’un scénariste qui d’une pensée au travail fait une saga à suspense, d’un illusionniste dont les prouesses sont des métaphores.

Voyez ce moment où Miranda et son ami indien remontent à la source des rêves dans une pirogue, suspendue entre cintres et planches. Ils avancent, la tête en bas, dignes comme deux enfants qui feraient semblant d’être des Hurons, incontestables pour cette raison même. C’est une vision de poète sous l’empire de merveilleux psychotropes. Il souffle que le théâtre a toujours à voir avec l’altérité, noble parce que risqué, et qu’il implique ce renversement de perspective. La belle gravité du calumet lorsqu’il s’affranchit des anathèmes.


Kanata - Episode 1- La Controverse, Paris, Cartoucherie de Vincennes, jusqu'au 31 mars; rens. Théâtre du Soleil

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