Pour sa première exposition temporaire depuis son ouverture, la Tate Modern de Londres a vu grand. Manifeste architectural d'un nouveau siècle, l'ancienne usine électrique de Bankside, revue par les architectes suisses Herzog et de Meuron, entreprend une étude sur la culture du siècle dernier vue à travers neuf capitales. Sous le titre «Century City» – qui se lit dès l'entrée sur une immense toile déroulée sur toute la hauteur de l'imposante salle des turbines –, neuf villes racontent leur relation avec les arts visuels, la littérature, la musique ou les sciences humaines. C'est le Paris des cubistes et des fauves dans la première décennie du XXe siècle, la Vienne freudienne des dernières années de l'Empire austro-hongrois, Moscou et les avant-gardes de 1917 à 1930, Rio de Janeiro et la naissance de la bossa nova et du néoconcrétisme dans les années 50. C'est aussi le boom des arts et de la littérature à Lagos dès l'indépendance du Nigeria en 1955, les manifestes provocants des années 68 et suivantes à Tokyo, les révolutions de l'art contemporains à New York entre 1969 et 1974. L'exposition finit avec deux pôles antinomiques des années 90, qui préfigurent à leur façon la ville et l'art de demain: c'est Bombay/Mumbai et ses interrogations sous les formes les plus kitsch. C'est aussi Londres, justement, qui se tend un miroir dans les derniers mètres carrés du parcours. Chaque ville est une exposition dans l'exposition, avec son ambiance et sa scénographie propres. La Tate a poussé jusqu'à désigner pour chaque métropole des conservateurs spécialisés.

Faire l'inventaire des relations entre art et cités durant le siècle passé, cela exigeait des choix, très discutés par la critique britannique. Tout d'abord, la Tate Modern reste dans cette première exposition temporaire fidèle à son découpage thématique et éclaté de la matière. «Century City» est une vaste visite, exigeante pour le visiteur qui est propulsé sans ménagement d'un univers à l'autre. Car si chaque ville a son espace défini, l'art du XXe ne défile pas comme un calendrier. Les rêves architecturaux de Vladimir Tatline pour sa ville idéale, Moscou, sont proposés au visiteur avant les vues futuristes de Paris par Sonia Delaunay, qui perdent un peu de leur force en se présentant quelques mètres après «Fragments of a Building» de Gordon Matta Clark, ces extraits de façades arrachés en plein New York, véritables portraits psychologiques de l'Homo urbanis. Comme dans son accrochage permanent, la Tate joue sur la confrontation des époques et des œuvres et refuse d'imposer un parcours au visiteur. La démarche est peut-être déroutante, mais l'exposition suscite ainsi davantage la réflexion.

D'autres critiques sont plus justifiées: découper le siècle en neuf capitales devait coïncider à chaque fois avec neuf moments forts de la création. New York – comme Londres ou Paris – s'imposait. Mais que dire de la période choisie pour la capitale américaine? Plutôt que d'examiner logiquement les années 50 et la naissance de l'expressionnisme abstrait, la Tate jette un éclairage sur quelques-unes de ses conséquences dans les années 70, soit le Land Art (Robert Smithson), le Pop Art d'Andy Warhol ou l'émergence de la vidéo comme un art indépendant (Vito Acconci), un échantillon d'œuvres secondaires, peu convaincantes.

Pourtant, les choix surprenants sont parfois des révélations. Le tour du monde de la Tate Modern ne cède pas à la vision euro- ou américano-centriste des encyclopédies. C'est Tokyo qui présente les changements sociaux d'après 1968; la démonstration des coups d'éclat de ces années-là de l'autre côté de la planète, notamment par la revue japonaise Provoke, est un enrichissement. Etonnante également cette plongée dans le continent africain via Lagos dans les années 50: la section montre la vitalité des artistes et des musiciens, imprégnés de la culture latino-américaine (le club Mbari notamment) au moment où le Nigeria cherchait à se forger une nouvelle identité. La plongée dans Lagos, dans Rio ou dans Bombay est finalement plus instructive que de revoir Matisse, Van Dongen, Vlaminck, Braque ou Picasso au rayon Paris.

A la Tate Modern, explorer les rapports ville-art n'équivaut donc pas seulement à faire l'inventaire des avant-gardes. Le rôle de centre artistique des capitales – qui ont attiré les artistes, favorisé leur regroupement et contribué à la propagation de nouveaux mouvements artistiques (Paris et le cubisme, Moscou et le suprématisme de Malévitch, Vienne et l'expressionnisme d'Egon Schiele) – n'est qu'un aspect de l'exposition. Restreindre la ville à la notion de centre aurait été anachronique pour le XXe siècle, où l'on assiste justement à la naissance d'un art globalisé, qui se soustrait de plus en plus à son lieu de création. «Century City» aborde aussi la ville comme sujet. En filigrane, et surtout dans sa dernière section consacrée à Londres, l'exposition montre à quel point les artistes utilisent la vie urbaine (la ville n'est-elle pas elle-même une expression de l'art?). Une rue londonienne, placardée d'affiches et graffitée, met en scène l'hommage vidéo de Gillian Wearing à une femme se baladant les yeux bandés, ou le court-métrage de Tracey Emin et Sarah Lucas, «The Shop», traitant des relations commerciales dans un quartier de l'est de Londres. C'est enfin, et surtout, l'enthousiasmante installation Hussein Chalayan: s'inspirant de la guerre du Kosovo, le créateur de mode a conçu des vêtements pour tous ceux qui doivent quitter leur maison sur-le-champ. Dans l'avalanche d'informations déversées dans cette exposition, l'essentiel est de ne pas manquer les chefs-d'œuvre.

Century City: art and culture in the modern metropolis:Tate Modern, Londres. Jusqu'au 29 avril.