C'est une approche singulière de l'horreur de l'univers concentrationnaire nazi, au Patrimoine photographique de l'Hôtel de Sully. «Ce n'est pas une exposition sur l'histoire des camps, mais sur l'histoire des photos des camps», précise Clément Chéroux, responsable avec Pierre Bonhomme de cette exposition parisienne. Ayant pris conscience que toutes les images de cette inhumaine entreprise d'extermination ont toujours été prises dans une volonté de «message» – témoignage ou propagande –, les commissaires ont entrepris d'en faire une analyse approfondie. Car jamais, jusqu'ici, on n'avait cherché à classer ce matériel, dont on ne connaît souvent ni les auteurs ni les conditions de prise de vue ou de publication.

L'exposition s'ouvre sur huit photos de famille, retrouvées dans une valise avec des centaines d'autres. Ce sont des clichés qui se moquent des règles de la photographie: des signes de vie, des icônes de tendresse, emportés jusqu'au seuil de la mort. Ici, on vous raconte l'histoire de ces images sauvées de la destruction. Et en même temps, celles-ci disent elles-mêmes l'abomination des camps où ont disparu ceux qui chérissaient les femmes, les mères, les enfants, les hommes représentés.

Trois étapes, dans ce voyage au cœur de l'horreur. La «Période des camps. 1933-1945» fait entrer le visiteur dans l'institution, vue, pour des raisons de propagande, par des photoreporters allemands ou étrangers. Images des camps de travail où, torses nus, des déportés accomplissent des travaux «utiles»; longue succession de photos anthropométriques de déportés de tout âge; photos prises par des Allemands eux-mêmes, dont des clichés d'expériences prétendument scientifiques. Mais aussi ces témoignages rares montrant l'arrivée de déportés juifs hongrois, puis leur sélection sur le quai de Birkenau. Quelques clichés ont été pris – volés à la surveillance des gardiens – par des détenus. A la fois flous et terrifiants, ils montrent des femmes nues avançant vers la chambre à gaz et des corps, au loin, en train de brûler.

Deuxième étape de ce parcours: «La libération des camps. 1944-1945». De nombreux professionnels, souvent pour des raisons de propagande en prévision des procès de Nuremberg, se sont rendus sur place. Ils signent des photos-constats qui feront le tour de la planète: celles de ces morts-vivants réchappés de l'enfer, de squelettes entassés, de citoyens allemands emmenés de force sur les lieux.

La troisième section, «Le temps de la mémoire. 1945-1999», souffre de la baisse de tension qu'elle traduit, après tant d'images si fortes. Reportages sur des lieux définitivement déserts (Michel Séméniako, David Levinthal) ou variations esthétisantes sur des objets fétiches arrachés aux déportés (Naomi Tereza Salmon), ces reportages ont quand même le mérite de faire sentir le travail du temps, qui est passé par là et nous éloigne du drame vécu. Rendant d'autant plus nécessaire un travail d'explication, de mise en perspective qui entretienne la mémoire.

L'exposition était à peine ouverte qu'elle a déjà donné lieu à un débat. Des Juifs déplorent que soient mêlées les images des camps de concentration et celles des camps d'extermination. Et il y a tous ceux qui regrettent qu'à ce minutieux «catalogue raisonné» de l'iconographie des camps, on n'ait pas joint un effort parallèle de mise en perspective historique. Interrogé par Le Monde, Claude Lanzmann se dit choqué par le fait que toutes les photographies sont mises sur le même plan: visages tuméfiés de déportés ou bourreaux battus à la libération des camps. Mais le défaut le plus grave de cette exposition, par ailleurs tout à fait remarquable, tient sans doute à ce que, faute d'explications, elle tait l'extermination elle-même, dont seuls les déportés (juifs et non juifs) rescapés conservent l'image qu'ils emporteront dans la tombe. Cette réalité indicible dont nombre d'entre eux, de Primo Levi à Geneviève de Gaulle, ont attendu près de cinquante ans pour parler, sans toujours être assurés qu'ils seraient compris et crus.

Mémoire des camps, Photographies des camps de concentration et d'extermination nazis. Hôtel de Sully, 62 rue Sant-Antoine, 75004 Paris. Jusqu'au 25 mars.

Une partie de l'exposition sera à voir au Fotomuseum Winterthur du 7 avril au 4 juin 2001. Rens. 052/233 60 86 ou sur www.fotomuseum.ch.