Fictions ou reportages, les livres de Brina Svit évoquent volontiers le mouvement des langues et des peuples, relevant ces étranges solidarités entre les gens et les lieux. C’est dire si le site revêt une importance singulière pour l’auteure slovène établie en France: comme si les histoires se formulaient à partir de leur contexte, et jamais malgré lui. Un constat qui jalonne son dernier recueil, Nouvelles définitions de l’amour, dix brefs récits dont le cadre n’est autre que Paris, du moins pour la plupart d’entre elles. Un défi de taille: car comment réintroduire la ritournelle amoureuse dans la Ville Lumière, que l’on croyait définitivement démystifiée à force de tourisme, de modernité et de passions sucrées?

C’est pourtant entre les onzième et douzième arrondissements que Brina Svit conjugue avec élégance ses histoires de couple à la grande scène parisienne, ici réduite au théâtre de quotidiens peinant à retrouver la voie de l’enchantement. Elle y campe des personnages rompus à la déception amoureuse. Ils ont pour la plupart déjà eu et élevé des enfants. Aussi est-ce à la beauté de la deuxième, voire de la troisième salve des coups de foudre que s’intéresse l’auteure. Et, à partir de là, aux conjonctures et autres alignements de planètes qui participent à la naissance ou au terme d’une relation dans le contexte urbain.

Une douceur transitoire

L’amour est ainsi une douceur transitoire pour Paul, producteur de télévision, seul dans son appartement cossu depuis que son épouse l’a quitté. L’unique femme à lui adresser un sourire, dit-il à ses collègues en grinçant des dents, est désormais la caissière de son supermarché, qu’il se surprend pourtant à inviter à dîner. L’amour est une échappatoire pour Alice, qui entame une idylle avec un musicien alors même que son mari soufre du cancer — une réinterprétation bien personnelle de la conception de la «pensée comme courage du désespoir», dont elle prend connaissance un matin dans le journal. Il s’agit de trouver le cran de vivre ses ardeurs, sans pour autant prétendre pouvoir échapper à la catastrophe finale.

Il est aussi question du couple qui se défait, «par commodité, par paresse, par manque de curiosité… Par manque d’amour, tout simplement.» C’est le cas d’Alma et de Rudi, écrivains tous les deux. Ils entretiennent désormais leur image publique bien plus que leur couple. «L’amour, ça s’arrose jour après jour, comme les salades», songera ainsi Claude, un an après la mort de son épouse, tandis qu’il découvre qu’un autre a continué à entretenir le petit jardin que sa femme cultivait dans un potager communautaire.

Relation épistolaire

Cependant la plus belle des dix nouvelles est aussi l’une des rares qui se jouent non pas à Paris, mais à Ljubljana, ville d’origine de l’auteure. Ici, c’est le doyen de la rédaction d’un journal culturel qui se prend au jeu d’une relation épistolaire, par e-mail, avec une jeune journaliste nommée Lil. Si celle-ci reste secrète sur sa vie intime, sinon sur le fait qu’elle vit avec une femme, elle rédige des messages qui le troublent: «Elle glissait parfois une phrase de Susan Sontag ici ou là, par exemple: Rien n’est mystérieux, aucune relation humaine. Sauf l’amour.»

Sans jamais céder à l’artifice, Brina Svit construit des univers riches et variés autour de personnages que valorise son écriture sensible. Dans ces nouvelles, l’amour ne déboule jamais avec cette superbe et cette évidence factices qui avaient fini par lasser. Il se manifeste tout au contraire dans une présence que l’on choisit de prendre en compte, ou qu’on se contente de regarder avec tendresse — à l’image de ces veilleuses de nuit lumineuses qu’on installe dans les chambres d’enfants pour chasser les cauchemars.


Brina Svit, «Nouvelles définitions de l’amour», Gallimard, 256 p.