Sur le carton d’invitation pour le défilé Jean Paul Gaultier, une carte de la France. Sauf qu’à la place des noms de départements, une main a écrit «Algérie», «Mali» ou encore «Inde» et «Russie». Un bristol comme un tract. Et un défilé en forme de réponse stylée, foutraque, emballante et surtout généreuse, au débat français sur l’identité nationale.

L’élégance française? Elle est le fruit du métissage, la fleur qui a poussé sur mille terres venues de tous les continents, semblaient dire les mannequins de Jean Paul Gaultier, chaussés de babouches brodées de motifs à la russe, coiffés de brocards indiens ou de capuches streetwear, cheminant comme des méharées de garçonnes en smoking aux sons d’un orchestre tsigano-musette. Même l’élément du vestiaire qui sous-tend cette collection, soit le manteau d’officier, porte sur ses épaules carrées l’esprit du voyage et de la découverte. On retrouve ici le Jean-Paul Gaultier aimé et visionnaire, pas seulement celui des seins pointus et des gimmicks rayés, mais celui qui signa les mémorables collections mongoles, juives ou tatouées, le mélangeur des cultures et des orientations.

A Paris, les maisons du luxe et les marques de mode font actuellement défiler les collections qui seront en boutique l’automne prochain. Et qu’est-ce qu’ils s’y font rares, les designers qui mixent les références ethniques et les allusions historiques, ceux qu’on a appelés, dans le titre ci-dessus, des «mélangistes» pour signifier, par ce terme bizarre, leur rareté à contre-courant. Pour Jean Paul Gaultier, pour le final du défilé Lanvin tout martelé de plumes et de pierreries tribales, pour un John Galliano inspiré, combien de cortèges ultra-puristes qui n’en finissent plus de décliner le chic bourgeois, de rejouer le charme discret de Catherine Deneuve habillée par Saint Laurent sous les caméras de Bunuel. Ici, même les top-modèles, les Anna Selezneva et autres Karmen Pedaru, semblent avoir vieilli sous les cabans réglementaires et les bouches effacées. Retour aux codes du luxe en sourdine, signes du pouvoir caché (lire LT du 03.03.2010). Comme si le carrousel des défilés reflétait les débats sur l’immigration et l’altérité qui se posent dans les pays occidentaux. Fermer les frontières comme on boutonne son manteau camel?

Heureusement, il reste des maisons qui ont fait de l’épure un style et une voie vers la hauteur. C’est (toujours plus) le cas de la marque suisse Akris. Lie-de-vin, marron, moutarde, vert bouteille et toute la palette des bruns. La bourgeoise Akris enfile des costumes de laine masculins, gilet à même les seins. Elle passe des robes de cuir très souples, des pantalons à la taille remontée et préfère les vêtements bimatières (tendance à la hausse). Le soir, un coup de ciseau a fendu le col de ses robes, dévoilant des pierres vertes ou noires qui brillent plus profondément que des diamants. Sous la signature du Saint-Gallois Albert Kriemler, le purisme se fait épure.

Et puis, il y a Céline. Surtout, il y a Céline, dont c’était, dimanche, la deuxième collection signée Phoebe Philo. Déjà, l’on avait adoré son premier show, l’austérité tellurique de ses chemisiers neige dépassant de dessous ses minijupes ficelle et cuir. Pour l’automne 2010, tout part du manteau bleu roi, du caban encre. Puis suivent les deux pans d’un col de blouse qui laisse des sillages d’une fragilité neigeuse à peine teintée de jaune, un sac orange sur fond de jupes crayons fendues sur le devant, des tops de cuir moulants, des robes-tuniques juste fendues sur le sternum, un manteau rigide et pourtant floconneux et deux épaules comme ruchées de noir, suspendues au-dessus d’une bande de gaze mystérieuse. Pur mais poétique, sélectif mais généreux. Une deuxième collection dont l’influence sera aussi prégnante que la première.

Mélangiste ou puriste? Pas forcément un choix de garde-robe et de vie exclusif, donc, comme le prouva Yves Saint Laurent. Lui, à qui le Petit Palais parisien va consacrer, dès le 11 mars, une rétrospective monumentale. Lui, dont la grammaire androgyne plane si fort sur les défilés 2010. Lui qui, pour reprendre le mot de l’historienne Florence Müller, commissaire de la rétrospective parisienne à venir, «sut comme nul autre faire coexister harmonieusement le classicisme épuré et le baroque fabuleux».