Comment Paris n’a pas brûlé

Drame historique «Diplomatie» de Volker Schlöndorff réimagine la libération de Paris

André Dussollier et Niels Arestrup brillent dans cette adaptation d’une pièce à succès

Feu Alain Resnais avait ouvert son délectable On connaît la chanson (1997) dans le bureau du général Dietrich von Choltitz, gouverneur allemand de Paris, recevant l’ordre de Hitler de transformer la ville en un champ de ruines et entonnant soudain «J’ai deux amours» avec la voix de Joséphine Baker. Pas sérieux? Cinéaste qui aime autant la France que son Allemagne natale, son cadet Volker Schlöndorff, né en 1939, propose aujourd’hui une autre version des mêmes faits, avec un von Choltitz tiraillé entre l’éthique militaire et la responsabilité face à l’Histoire. Du très sérieux, présenté au Festival de Berlin hors compétition, même si Diplomatie est presque autant une fiction.

Pour l’essentiel, il s’agit de la transposition d’une pièce de Cyril Gély qui a récemment triomphé à Paris, avec les mêmes André Dussollier et Niels Arestrup en têtes d’affiche. L’auteur de Signé Dumas (devenu L’Autre Dumas à l’écran) y a imaginé une entrevue décisive entre von Choltitz et le consul suédois Raoul Nordling, venu plaider la cause de Paris, sa ville d’adoption. Peu importe si cette entrevue n’eut jamais lieu ainsi (mais le diplomate a en effet eu l’occasion d’influencer le général), son arrière-plan, lui, est parfaitement historique, à la veille de l’arrivée des troupes du général Leclerc tandis que von Choltitz a déjà fait miner ponts et monuments (dont le musée du Louvre, la cathédrale Notre-Dame et la tour Eiffel!) de la capitale.

C’est donc à une sorte de version de chambre de Paris brûle-t-il?, la superproduction de René Clément d’après le best-seller de Lapierre et Collins (1966, avec Gert Fröbe et Orson Welles dans les rôles de Von Choltitz et Nordling) que nous convie Schlöndorff. Fort des moyens de la Gaumont, il a «aéré» un minimum la pièce avec quelques séquences en extérieurs. Mais l’essentiel se joue bien entre quatre murs, à l’hôtel Meurice, face au jardin des Tuileries. Dès que Nordling surgit dans la suite du général par une porte dérobée, durant la nuit du 24 au 25 août 1944, le film se résume quasiment au face-à-face entre les deux hommes.

Rodés par quelque 200 représentations, les acteurs se lancent alors dans un formidable jeu du chat et de la souris. Tandis que Dussollier brille par les mots et la ruse, Arestrup ne se laisse pas impressionner, sûr de sa force et de sa logique. Mais bientôt, des failles apparaissent, des deux côtés. «Et si un ordre est manifestement absurde?» teste l’un. «Que feriez-vous à ma place?» rétorque l’autre, qui sait sa famille en danger s’il n’obéit pas. Même si l’issue est connue, le film est assez habile pour recréer du suspense, laissant planer un doute sur ce qui décidera vraiment le général – dupe ou pas des promesses de son vis-à-vis? – à capituler sans mettre en œuvre l’ordre fatidique.

Simple théâtre filmé, dans la tradition des affrontements du Souper de Jean-Claude Brisville et Edouard Molinaro (1992) ou de Taking Sides – Le cas Furtwängler de Ronald Harwood et Istvan Szabo (2001)? Oui, sauf que Diplomatie a eu la chance de trouver le bon cinéaste. Hanté par la question de la responsabilité historique de son pays, Schlöndorff a déjà signé Le Tambour, Le Roi des aulnes, Le Neuvième Jour et La Mer à l’aube (ces trois derniers inédits en Suisse…), tous consacrés au nazisme et à la Seconde Guerre mondiale. Ce film dont Paris peut être vu comme le troisième protagoniste est aussi son ode à la ville qui a autrefois fait de lui, jeune étudiant et rat de cinémathèque, un cinéaste qui compte.

Son exigence réaliste et sa dextérité narrative assurent la qualité du spectacle. Et s’il n’a pas le génie d’un Resnais (pour oser une scène de comédie musicale avec Napoléon III, autre usager de la suite, par exemple?), d’un Eric Rohmer (pour passer l’histoire par un filtre contemporain) ou d’un Roman Polanski (pour évoquer la question juive autrement qu’à travers le seul dialogue), son réflexe de recourir à des images d’archives rappelle au moins ses racines dans cette modernité cinématographique marquée par l’expérience de la guerre. Tout ce qui manque au décevant Monuments Men de George Clooney, bientôt sur nos écrans avec toute la force de frappe hollywoodienne…

VV Diplomatie, de Volker Schlöndorff (France – Allemagne 2014), avec André Dussollier, Niels Arestrup, Burghart Klaussner. 1h24.

Ce film dont Paris est le troisième protagoniste est aussi l’ode d’un cinéaste à la ville qui l’a formé