Marché de l’art

Paris Photo se met à la vidéo

Pour la première fois, des vidéos d’artistes sont projetées dans une salle de cinéma attenante à la foire de photographie. Une nécessité discutée

Une nature morte. Ah non; un papillon s’envole, le cadre de bois gris dissimulait un écran. Plus loin, le portrait flou de deux passants sous la pluie s’anime régulièrement d’ombres roulantes. Ailleurs, un vieux poste crache son histoire. Cette année, la vidéo semble grignoter de l’espace à Paris Photo, par minuscules touches mais plus que lors des précédentes éditions. Les organisateurs ont franchi un pas de plus en introduisant une section totalement dédiée aux images animées.

«Photographie et vidéo ont été utilisées comme traces de la performance dès les années 1970; avant cela, les surréalistes mêlaient les disciplines… La porosité est là depuis longtemps mais l’approche documentaire de la photographie l’a injustement coupée des autres champs artistiques», estime Florence Bourgeois, codirectrice de Paris Photo.

«De plus en plus de photographes utilisent le médium vidéo, souvent pour un même projet déployé de deux manières. Il est donc primordial de pouvoir montrer l’œuvre dans sa globalité», salue Marie Magnier, directrice adjointe de la galerie Les filles du calvaire, à Paris.

Le Romand Romain Mader, célébré pour sa traque de l’amour en Ukraine, acquiesce pleinement. «Peu importe le médium, je choisis en fonction de ce que j’ai à raconter. Pour le projet Ekaterina, il y a de la photo, de la vidéo et un diaporama. J’apprécie de pouvoir présenter les trois sur le stand de la galerie DIX9

«Créer un dialogue»

Outre ce travail, la galerie parisienne présente un magnifique film de Goran Škofić dans la section vidéo, On the Beach (image ci-dessus). Durant 24 minutes, des hommes et des femmes s’enfoncent dans la mer les uns après les autres, l’air de n’y prêter aucune attention. Ils sont avalés sans autre bruit que celui du ressac, y compris la fille en robe moulante et grosse bouée, le pompier avec son tuyau, l’homme au parapluie… Une dizaine de plus ou moins courts formats sont ainsi diffusés en plus de quelques longs-métrages de cinéma.

Un collectionneur est toujours pressé. Il court, il repère des choses, il veut attraper telle œuvre d’exception qu’un autre pourrait convoiter. Or la vidéo nécessite du temps

Laurent Fiévet, collectionneur

Les projections ont lieu dans une salle du MK2 situé dans l’enceinte du Grand Palais, à deux pas donc de la foire de photographie mais avec une entrée indépendante. «L’idée était de choisir des vidéos d’artistes par ailleurs exposés au sein de Paris Photo, pour créer un dialogue. J’ai opté pour la thématique de la frontière, qui me semble à débattre aujourd’hui et permet d’aborder des questions de barrières géographiques, mentales, etc. A cela se sont ajoutés de vrais films de cinéma, pour que le MK2 vive durant toute la foire», éclaire Matthieu Orléan, programmateur invité et collaborateur artistique à la Cinémathèque française.

«Se couper de la foire pour aller au cinéma»

Le choix d’une salle de cinéma réjouit certaines galeries, ravies de pouvoir défendre leurs œuvres dans des conditions optimales. Noémie Goudal, représentée par Les filles du calvaire, avoue avoir hésité à laisser partir sa vidéo dans une pièce obscure. Tanker a été conçue en regard de la série photographique des Observatoires. Du coup, je trouve cela très étrange de la présenter seule», note la jeune artiste, avouant un certain trac à l’idée de la réaction d’un public assis dans des fauteuils et non plus déambulant dans une exposition.

Pour le collectionneur Laurent Fiévet, la pertinence d’un lieu à part se pose également. «Un collectionneur est toujours pressé. Il court, il repère des choses, il veut attraper telle œuvre d’exception qu’un autre pourrait convoiter. Or la vidéo nécessite du temps. Dans ces circonstances, il n’a pas envie de se couper de la foire pour aller au cinéma.»

Le vidéaste prône l’organisation de salons consacrés au médium. «Là, tout est au même niveau.» Loop, fondée en 2003 à Barcelone, est la référence du genre. A la fin du mois, un nouveau venu fera son apparition à Nice: Camera Camera. Laurent Fiévet sera sans doute du voyage, à l’affût de nouvelles perles. L’homme possède une centaine de vidéos d’artistes, parmi une collection plus large d’art contemporain. Il admet ne pas les regarder très souvent, mais ni plus ni moins que les autres œuvres de son inventaire. Son plaisir, dit-il, est dans la construction mentale de sa collection.

Les vidéos en monnaie sonnante et trébuchante

Sur le marché de l’art, les vidéos se monnaient selon les mêmes règles que les photographies. Editées le plus souvent entre 3 et 5 exemplaires, leur prix augmente à mesure que l’œuvre se raréfie. C’est la renommée de l’artiste qui fonde le tarif, même si les coûts de production peuvent entrer en ligne de compte. A la galerie DIX9, la troisième édition du diaporama de Romain Mader (sur 5, durée de 6 minutes environ) coûte ainsi 10 000 euros tandis que la première de Goran Škofić (24 min) est à 9000 euros.

L’œuvre est remise sur une simple clé USB, avec certificat numéroté et signé. Aux Filles du calvaire, on affiche des prix allant de 3000 à 25 000 euros pour une vidéo, relativement comparables à la fourchette photographique. La clé (USB) de la fortune.


Paris Photo, jusqu’au 12 novembre 2017 au Grand Palais. www.parisphoto.com

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