Architecture

A Paris, Renzo Piano fait sa justice

Impressionnant, monumental et… transparent, le nouveau tribunal de Paris entre prochainement en fonction. Nous l’avons visité avec l’un de ses architectes

Découvrir le nouveau tribunal de Paris depuis le quartier de Clichy-Batignolles encore en travaux – dans le XVIIe arrondissement, c’est faire l’expérience de sensations inédites et contradictoires. Gigantesque, mais pas écrasant. Monumental, et cependant discret. Sophistiqué à l’extrême et pourtant très sobre. Et l’on pourrait continuer à l’envi. On s’éloigne, on s’approche. On change de côté, de perspective et l’on ne s’en lasse pas. Avec sa surprenante tour en escaliers, ce navire de verre conçu par Renzo Piano et son équipe demeure insaisissable, tout en se révélant parfaitement intégré dans ce morceau de ville qu’il structure et domine du haut de ses 160 mètres. De quoi accueillir dignement jusqu’à 8000 personnes par jour.

Au vertige du regard, s’ajoute en effet celui des chiffres. Que l’on a consciencieusement engloutis pour préparer la visite et qui soudain nous reviennent en mémoire. Construit sur une aire en forme de L, entre le périphérique et le grand parc Martin-Luther-King dont il prolonge la diagonale, ce bâtiment gigantesque s’étend sur une superficie de quelque 100 000 m2. Il se compose d’un socle de 5 à 8 étages qui reprend la forme du site et sur lequel se dresse une tour composée de trois parallélépipèdes superposés dont la section diminue au fur et à mesure que l’on s’élève. Entre les différents volumes, les architectes ont créé des façades en retrait – le principe de la «taille de guêpe» – qui permettent d’insérer des jardins. S’y ajoute, implantée sur le socle lui-même, une terrasse boisée de 7000 m2. Bref, un chantier pharaonique et des plus complexes mené à bien dans le cadre d’un partenariat public-privé (PPP) confié à Bouygues Bâtiment Ile-de-France.

Refléter le ciel

Le bâtiment est désormais terminé. Il a été livré il y a plusieurs mois déjà, mais des réajustements ont été nécessaires, notamment pour renforcer la sécurité. Avant qu’il n’entre en fonction mi-avril, nous avons eu la chance de le visiter en compagnie de Bernard Plattner, partner du bureau RPBW (Renzo Piano Building Workshop) et chef du projet. Un bonnet vissé sur la tête pour affronter le vent frais de ce premier jour de printemps, l’architecte nous a donné rendez-vous à quelques minutes de la sortie du métro, en haut de l’escalier du charmant parc Martin-Luther-King. L’une des plus belles vues sur le tribunal et sur le ciel changeant.

Où commence l’un? Où finit l’autre? Par moments, on hésite, et ce n’est pas un hasard. «Nous voulions un bâtiment qui puisse faire vivre le reflet du ciel à certains moments, et qui garde la transparence à d’autres. Le secret, nous l’avons trouvé dans le pourcentage de réflexion du verre, dosé à 33%», se réjouit l’architecte. Qui, dans la foulée, attire notre attention sur la diversité des façades: des brise-soleil côté sud, de grandes plaques de verre regardant vers l’est et l’ouest. Résultat, 80% des usagers des bureaux bénéficieront de vues somptueuses sur Paris, les uns vers Montmartre, les autres vers la tour Eiffel. Et ces drôles d’ailerons métalliques qui scandent et animent les surfaces vitrées? Des panneaux photovoltaïques pivotants et facilement remplaçables dont l’apport énergétique reste toutefois plutôt symbolique.

Majestueux mais pas écrasant

Visiter un tribunal, si l’on n’est ni avocat, ni magistrat, ni prévenu, ce n’est pas courant. Nous nous réjouissions donc de pouvoir franchir l’enceinte dûment gardée par les forces de l’ordre. Surprise! Dans l’immense salle des pas perdus qui se développe sur toute la hauteur du socle, lumière et transparence – une des obsessions de Renzo Piano – sont au rendez-vous, notamment grâce à de grands puits de lumière percés dans la toiture utilisée comme jardin. Quelques bancs très sobres, une cafétéria ouverte au public, et surtout du vide, et du blanc. «Nous avions commencé par réfléchir à des couleurs, mais c’était trop compliqué, explique Bernard Plattner. Nous avons alors décidé de tout tremper dans un bain de peinture blanche, les poteaux en acier comme le mobilier que nous avons nous-mêmes dessiné. Le reste, c’est de la boiserie. Non pas du chêne, comme on pourrait s’y attendre dans un bâtiment consacré à la justice, mais du hêtre, un peu plus rose, plus doux. Nous cherchions à rendre ce lieu majestueux sans qu’il ne devienne écrasant. Et pour le meubler un peu, nous avons eu l’idée de ces longs filins, sortes de lampes libellules qui volent, légères, dans tout l’espace et donnent corps au vide.»

S’orienter dans un tel édifice n’est, on s’en doute, pas aisé. Une signalétique viendra prochainement faciliter la tâche des usagers. En respectant le fait que, dans un tribunal, tout le monde ne doit pas tout savoir. Par chance, nous avions un guide averti qui, d’ascenseurs vertigineux en couloirs périphériques réservés aux magistrats, nous a conduits jusqu’à l’une des 90 salles d’audience. Une salle dite pénale, comportant un box sécurisé, entièrement recouverte de bois et bénéficiant d’un apport de lumière extérieure grâce à une astucieuse ouverture. Un peu plus loin, dans une autre salle, civile cette fois-ci, Bernard Plattner nous montre fièrement une étrange table ovoïde. «A l’origine, elle devait être polygonale, précise-t-il en riant. Mais elle n’entrait pas dans certaines pièces. Nous avons donc commencé à la limer et arrondir les angles en pensant que, puisque l’on insiste aujourd’hui d’avantage sur l’idée de conciliation que de confrontation, une telle forme pouvait parfaitement convenir.» L’architecte précise aussi que, comme tout le mobilier, cette table est en Krion, une nouvelle génération de Corian – matériau de revêtement très à la mode, d’une esthétique résolument contemporaine – trouvée après de longues recherches et qui s’avère particulièrement résistante à l’usure et à la dégradation.

Tribunal de la rupture

Après avoir visité le restaurant, deux ou trois bureaux et la bibliothèque, il nous restait à admirer la terrasse et les jardins suspendus. De quoi dépoussiérer la justice et lui permettre de s’aérer. Symboliquement du moins. Une manière aussi de rendre aux usagers les espaces verts mangés par le bâtiment qui, fait exceptionnel, occupe la totalité de son terrain. «Mettre du végétal sur un bâtiment, c’est à la mode évidemment, reconnaît Bernard Plattner. Aujourd’hui, tous les projets dégoulinent de verdure. Mais nous, avec quelque 320 arbres – des chênes et des bouleaux – nous avons choisi d’y aller vraiment, et pas de façon purement cosmétique, tout en restant dans la simplicité. On a créé des alignements, quelque chose de très urbain, de très simple. Et qui demande peu d’entretien.»

Dans ses partis pris architecturaux et son esthétique, le nouveau tribunal de Paris rompt de manière radicale avec les imposants palais néoclassiques et toute une mise en scène de la justice hérités du passé. «Nous avons imaginé un bâtiment qui soit plus serein, plus accessible, plus transparent, moins méchant», expliquait Renzo Piano dans une interview au Monde. Il sera passionnant de voir comment ses futurs usagers vont le percevoir et se l’approprier.

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