Rencontre

Parker Bilal, l’homme qui fait du Caire un polar

L’écrivain anglo-soudanais vient de publier au Seuil la deuxième enquête de son privé Makana. Rencontre à Lyon avec cet homme qui pratique le nomadisme existentiel et littéraire avec une indéniable élégance

Les polars de Parker Bilal ont le Caire pour décor et l’Egypte pour théâtre. Une rareté. Portés par un souffle lyrique et une écriture baroque, ses livres nous emmènent dans un tourbillon de sensations, de rebondissements rocambolesques et d’émotions. Ils nous font sentir la ville, son sol, sa poussière, son brouhaha, son histoire et ses tragédies. A travers le sympathique et assez mystérieux détective Makana – un ex-officier de la police soudanaise en exil dans la capitale égyptienne et qui vit sur une awama, une sorte de péniche déglinguée amarrée au bord du Nil – ils nous font sauter de toit en toit à la poursuite d’un coupable ou nous invitent dans une incroyable gargote pour déguster rognons frits, saucisses grillées, kebab et côtes d’agneaux.

Parker Bilal est nouveau venu, une découverte récente. Deux de ses enquêtes, «Les écailles d’or» et «Meurtres rituels à Imbaba» sont publiées au Seuil. D’autres sont déjà parues en anglais. Il était l’un des invités du festival Quais du polar à Lyon le week-end dernier. On se réjouissait de lui demander comment, et pourquoi, il avait décidé, un jour, de passer du roman classique à la littérature policière. Parker Bilal n’est autre en effet que le romancier Jamal Mahjoub, auteur d’une demi-douzaine de très beaux ouvrages, parus en français chez Actes Sud.

Un polar par an

Deux noms, deux œuvres, un même écrivain. Car l’un ne remplace pas l’autre. Jamal Mahjoub entend bien continuer à écrire d’autres livres sous son vrai nom. Le compagnonnage apparemment se passe bien même si Parker Bilal occupe davantage le devant de la scène. Ecrire un polar par an prend du temps.

La première question qui surgit concerne le choix de cet étrange pseudonyme. «Parker était le nom de ma grand-mère maternelle anglaise, et Bilal celui de mon arrière-grand-père paternel soudanais, explique l’intéressé dans un français fluide appris, il y a bien longtemps, auprès d’une enseignante arménienne. Je n’ai jamais cherché à me cacher en prenant un pseudonyme. C’était plutôt une manière de marquer le commencement d’une nouvelle étape dans ma vie. Changer de nom me permet aussi de penser différemment.»

Parker, Jamal, du coup on ne sait plus très bien comment nommer notre interlocuteur, et moins encore le situer. Né en 1960 à Londres, Parker Bilal – puisque c’est de polar que l’on parlera – a grandi à Khartoum puis est parti étudier en Angleterre. Il a vécu au Caire, au Danemark, à Barcelone avant de s’établir à Amsterdam. «J’appartiens à cette tribu nomade, la grande tribu des mal-lavés, ces peuplades nées à la jointure des continents, dans ces interstices que personne ne revendique entre deux fuseaux horaires, entre deux parallèles. La tribu des sans-domicile, des sans-Etat, des sans-attaches. J’ai deux passeports et un tas d’autres pièces d’identité qui indiquent où j’ai vécu, mais pas qui je suis, où je vais.» Ces phrases magnifiques, Jamal Mahjoub les a écrites dans le roman «Là d’où je viens». On imagine sans peine qu’elles le concernent aussi.

Géologue

Sa patrie, il le comprend très tôt, c’est l’écriture. Mais il lui faut un métier. La géologie lui paraît l’outil rêvé pour interroger le monde, la nature, la formation du paysage, tout ce qui le fascine. «J’ai terminé mes études, mais je n’ai jamais exercé, sourit-il. La réalité du métier ne correspondait pas à ce que j’en avais imaginé. Je devais être le plus mauvais géologue de tous les temps. Pour moi, une pierre restait toujours une pierre, alors que mes collègues y voyaient tout autre chose.» Cette géologie rêvée continuera toutefois à le hanter, à influencer son regard, peut-être même son écriture. «J’ai un faible pour les descriptions, je le reconnais, et parfois j’en abuse, mais pour moi, la réalité physique d’un pays est un personnage à part entière.»

C’est dans ce contexte-là qu’intervient le polar. Un goût pour le monde du crime, de l’enquête et des vérités souterraines qui, chez lui, remonte à l’enfance. «Ma grand-mère maternelle était une passionnée de polars, se souvient-il ému. Quand j’étais enfant, au Soudan, elle m’en envoyait par la poste quasiment tous les mois. Il s’agissait avant tout de romans anglais. Et je crois que, très tôt, des éléments de romans policiers, ou de thriller, sont apparus dans mes livres.» Le passage d’un genre à l’autre, toutefois, prendra du temps. Le déclencheur sera l’Egypte, l’envie d’écrire un gros roman épique sur le Caire, ses intellectuels, ses exilés soudanais, son histoire. «J’ai alors décidé qu’au lieu d’un seul livre, je pouvais faire la même chose avec une série de dix ou douze romans policiers. Il m’a toutefois fallu plusieurs années pour comprendre les mécanismes du polar, créer le personnage de Makana, adapter mon écriture. Et je continue à apprendre à chaque livre.»

D’où vient Makana? De quoi est-il fait? Parker Bilal n’aime pas trop en parler. Il admet tout au plus partager avec son privé un regard ironique, mais non cynique, sur les choses. Dans la première enquête, «Les écailles d’or», on apprend que cet ex-policier a quitté le Soudan pour des raisons politiques après la mort de sa femme et de sa fille. Dans la deuxième, «Meurtres rituels à Imbaba», on le retrouve embarqué dans un inextricable imbroglio mêlant lettres de menace, tensions religieuses entre musulmans et coptes, blanchiment d’argent et trafic d’armes. L’auteur en profite pour nous offrir quelques trajets à haut risque en taxi dans la circulation cairote. Qu’on se rassure, après bien des rebondissements, Makana finit par entrevoir la vérité, non sans mal. Et le livre se termine devant la toute nouvelle télévision de son restaurant préféré, un certain 11 septembre 2001.

Parker Bilal tient à cette inscription précise dans le temps. Chacun de ses polars est clairement daté. Le sixième est en cours d’écriture, il se passe en 2006. L’auteur en a prévu une dizaine. Il a par ailleurs choisi de terminer sa série à l’aube du printemps arabe. Un authentique voyage dans l’histoire récente de l’Egypte, et peut-être d’autres pays. Parker Bilal n’en dira pas plus. Et ce n’est pas Jamal Mahjoub qui le trahira.

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