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Roger Jendly enchante dans «Le Chant du Cygne», portrait allègre de l'acteur au travail.
© Fabien Queloz

Festival d’Avignon

Parler juste, surmonter un blanc, observer, rêver... La leçon de théâtre de Roger Jendly

Le grand comédien suisse ravit dans «Le Chant du cygne», au Théâtre du Girasole à Avignon. Après le spectacle, il dévoile les secrets de son métier

Un rêve d’acteur. Pour des générations, Roger Jendly, 79 ans, est un frère d’âme: une pâte où on se reconnaît, un tonton comique quand il joue Sganarelle, un voisin tourmenté à qui on veut du bien dans C’est pas tout à fait la vie dont j’avais rêvé, le film de Michel Piccoli. Mille fictions dans un corps bonhomme – ne vous y fiez pas, il est cousu et recousu.

Ce sont ces «mille et une nuits» que le Neuchâtelois Robert Bouvier lui a demandé de libérer dans Le Chant du cygne d’après Anton Tchekhov, fugue enchanteresse dans les coulisses de l’art. Vous êtes plongé dans une nuit de chauve-souris au Théâtre du Girasole, bonne adresse du Festival d’Avignon – catégorie off. A la lueur d’une ampoule, oublié de ses partenaires, un vieux comédien se réveille. Il tombe des nues, il ne sait plus très bien qui il est, Hamlet, Tartuffe ou le roi Lear.

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Mais déboule un concierge patraque, joué par Adrien Gygax, jeune interprète capable de tous les tours. Ces deux sont censés se draper dans le paletot d’Anton Tchekhov. Ils en défont les coutures pour y glisser des apartés merveilleusement toqués.

De quoi parlent ces somnambules, guidés au couac près par ce diable de Robert Bouvier? Du métier de jouer pardi, de sa fosse, de ses blancs, de ses états seconds, de sa discipline.

Dans le mistral de la place des Carmes, Roger Jendly vous rejoint à l’instant. «Un verre de rosé, Roger?» Il est midi et on lui demande de poursuivre la prouesse du soir. Une leçon de théâtre en dix conseils.

I. «Parler juste» sur scène

«Le piège, c’est de déclamer le texte, de le déployer dans sa musique. Il faut au contraire privilégier le sens de la phrase et aller jusqu’au bout de celle-ci. Le metteur en scène Benno Besson insistait beaucoup sur l’écoute. Il faut écouter son partenaire comme si c’était la première fois. Beaucoup d’acteurs ne s’écoutent pas. On ne peut être juste et vrai que si on est naïf.»

II. Lire vingt fois la pièce au moins

«Je ne mémorise pas facilement. Je commence donc toujours très en amont de la première répétition. Je lis vingt fois la pièce, tous les rôles, toutes les répliques, pour comprendre comment les idées s’articulent, comme les rapports de force évoluent. Ce travail peut prendre 15 jours. Ce n’est qu’ensuite que j’apprends mon texte par segments. A la première répétition, je le maîtrise à la virgule près. Ça permet d’être inventif très vite.»

III. Surmonter un blanc

«Est-ce parce que je vais avoir 80 ans? Je suis un angoissé du trou de mémoire. Dans ma carrière, ça m’est arrivé une fois de manière spectaculaire. Je jouais Les Méfaits du théâtre à Vidy. En coulisse, un régisseur veillait sur le respect du texte, prêt à voler à mon secours. Mais ce soir-là, il n’avait pas pris la brochure. Et il m’est arrivé ce qui ne m’arrivait jamais: un trou. Pendant trois minutes, c’est-à-dire une éternité, j’ai fait les cent pas sur scène en répétant: «Et alors… et alors…» Et puis le texte m’est revenu d’un coup. Personne n’a rien vu.»

IV. Entraîner le physique

«J’ai toujours été un acteur physique. J’ai commencé ma carrière en 1961 à La Chaux-de-Fonds, avec le Théâtre populaire romand et son fondateur, Charles Joris. Il voulait que tous les acteurs de la troupe soient formés au chant, à l’escrime, à la danse, aux claquettes. Chaque matin, nous partions courir en forêt pour soigner notre condition. Sur les troncs, nous faisions des exercices d’équilibre. Nous nous entraînions toujours à fond.

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Par la suite, j’ai continué. J’ai incarné le guide Pierre Gaspard dans le film Gaspard de la Meije. C’était il y a trente ans et pour préparer le rôle, je me suis initié à l’alpinisme, sur des parois de 200 à 300 mètres. Avec les années, j’ai payé toutes ces dépenses physiques: on a dû me remplacer deux hanches et deux épaules.»

V. Laisser le personnage au vestiaire

«Je ne suis pas de ces acteurs qui vivent avec leurs personnages. A la fin de la représentation, je l’accroche à la patère, je bois une bière fraîche et je passe à autre chose. Il y a des comédiens qui ont leurs rituels. Mon ami Serge Merlin par exemple s’adresse à sa loge: «Au revoir, petite loge!»

VI. Choisir son modèle

«A 20 ans, à Fribourg où je vivais encore, j’étais fasciné par l’acteur Pierre Fresnay. Je l’avais découvert au cinéma et j’aimais son élégance, son humanité formidable, son humour. Je rêvais de le rencontrer. Quand je suis monté à Paris pour y suivre le Cours Simon, je lui ai écrit. Je lui ai demandé de m’accorder un moment pour qu’il me raconte le métier. Il m’a reçu dans son Théâtre de la Michodière et c’est lui qui m’a interviewé. Il voulait tout savoir de moi. Il m’a dit: «Ne traînez pas trop au cours, frottez-vous au public.»

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VII. Répondre à Michel Piccoli

«Il m’appelle un jour de 2004 et il me dit: «J’ai écrit un scénario, si vous l’aimez, on le tourne ensemble.» C’est ainsi que j’ai joué dans C’est pas tout à fait la vie dont j’avais rêvé, son deuxième film comme cinéaste. J’avais déjà joué pour lui dans La Plage noire.»

VIII. Prendre le temps d’observer

«Aux jeunes qui me sollicitent, je donne deux conseils. Le premier, c’est: «Apprends ton rôle à la tache de café près.» Les stars avec qui j’ai travaillé, Lino Ventura, Michel Bouquet, Michel Piccoli savaient toujours leurs textes au rasoir.

Le second conseil, c’est: «Observe les autres comédiens.» L’observation est pour moi la clé de tout: il peut m’arriver de passer une heure sur une terrasse à regarder des inconnus, à m’intéresser à leurs gestes, à leurs conversations. Un rôle se nourrit de cette matière.»

IX. Rêver au crépuscule

«Le rôle que je rêve encore de jouer? Falstaff, ce bouffon imaginé par Shakespeare. J’ai toujours cherché à apporter de l’humour, même dans des spectacles graves.»

X. Vivre sa vie sous les projecteurs

«Il n’y a que le plaisir qui compte en scène. Mais pour qu’il advienne, il faut suer pendant les répétitions. Ne jamais s’autoriser une approximation. Aller jusqu’au bout de la phrase, en somme.»

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A voir:

Le Chant du cygne, Avignon, Théâtre du Girasole, jusqu’au 30 juillet; puis au Théâtre de Carouge (GE), du 11 janvier au 11 février.

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