Parme noyée dans le brouillard de l’hiver ou suffoquant dans la chaleur d’août: on fait mieux comme publicité. L’office du tourisme aurait pourtant tort d’en vouloir à l’écrivain Valerio Varesi. Si beaucoup d’amoureux du polar rêvent aujourd’hui de découvrir la ville d’Emilie-Romagne et ses environs, c’est bien grâce à lui et à son commissaire Soneri. Et tant pis pour la météo!

Alors bien sûr, ces touristes «littéraires» délaisseront peut-être la Piazza Duomo et sa cathédrale romane. Ils préféreront se rendre au 15 de la Via Cavour, où, dans Les Mains vides – le dernier et quatrième polar de Varesi traduit en français –, gît le corps d’un homme qui semble avoir été battu à mort. Certains visiteurs choisiront ensuite d’arpenter la Via Saffi, où se déroule une autre intrigue de l’écrivain. Une rue qui abrite par ailleurs un excellent restaurant où déguster les fameux tortelli ou les gnocchis chers au commissaire Soneri. Une chose est sûre en tout cas, avec Varesi comme guide, impossible de passer à côté de l’âme de la cité, avec ses ombres et ses lumières.

L’hégémonie de la mafia

«Si je dois mentionner une ville, je pense toujours à Parme. J’y suis lié comme par un cordon ombilical», reconnaît Valerio Varesi, né en 1959 à Turin, d’un père parmesan et ancien «partigiano» dont il a hérité «les valeurs et le goût de la liberté». Généreux de son temps, l’écrivain nous accueille avec un charmant sourire. Nous? Trois journalistes invités à Parme par l’éditeur français Agullo à l’occasion de la parution des Mains vides. Un ouvrage relativement ancien puisqu’il a paru en 2006 en italien et s’inscrit dans une série qui compte aujourd’hui quinze titres.

Habilement glissée dans la touffeur d’un été torride où le soleil chauffe «les immeubles comme un feu doux sous un bouilli», l’intrigue reste parfaitement d’actualité. Elle évoque en effet l’emprise croissante de la mafia sur les villes du nord de l’Italie devenues, au détriment de leur identité, de véritables machines à recycler l’argent sale. Et c’est bien ce qui chagrine le commissaire Soneri. Il ne reconnaît plus Parme et se demande où sont passés «sa nature polémique, sa rébellion anarchiste, son intolérance à toutes les injustices et son goût pour les barricades».

Après avoir entraîné son personnage sur les rives du Pô dans Le Fleuve des brumes, puis l’avoir envoyé dans son village natal des Apennins dans Les Ombres de Montelupo, Valerio Varesi le ramène donc en ville. Une ville à taille humaine que le policier parcourt à pied en réfléchissant à son enquête, toujours aussi exigeant et vaguement ronchon, toujours mâchonnant son cigare, un Toscano, et bien sûr toujours amoureux d’Angela, la pétillante avocate auprès de laquelle il trouve une écoute compréhensive, mais critique et pleine d’humour, de ses éternels tourments.

Le «vrai» commissaire Soneri

La naissance du commissaire Soneri? Elle remonte à une vingtaine d’années déjà. Après des études de philosophie et une thèse sur Kierkegaard, Valerio Varesi choisit le journalisme – il travaille aujourd’hui à la rédaction bolognaise de La Repubblica. Un jour, confronté à un fait divers particulièrement intrigant – la disparition d’une famille entière, une affaire qui dura neuf ans – il éprouve le besoin de se l’approprier par la fiction. Il lui faut un enquêteur, ce sera Soneri. «A Parme, je connaissais un commissaire de police qui travaillait à la questure et réfléchissait avec aplomb, se souvient-il. C’est lui le «vrai» Soneri, celui qui a inspiré mon personnage. Il marche beaucoup, il est introverti et timide. Et quand il vient assister à la présentation d’un de mes livres, il s’installe toujours aux derniers rangs.»

Mais derrière Soneri, n’y a-t-il pas aussi Varesi? «Oui, je parle à travers lui, je regarde le monde à travers ses yeux, mais ma vie n’est pas la sienne», précise-t-il. Tout en admettant lui avoir donné un père qui ressemble au sien, et la capacité de son grand-père à «fumer le cigare à l’envers», savoir-faire acquis lors de la Première Guerre mondiale pour éviter d’être repéré par l’ennemi.

Prisonnier du présent

Valerio Varesi partage aussi avec son personnage son intérêt pour l’histoire et son besoin de relire notre époque à la lumière du passé. Comme lui, il reproche au peuple italien de vivre enfermé dans le seul présent. Et quand, comme dans Les Mains vides, un découragement trop noir gagne Soneri, l’auteur recourt à la sagesse d’Angela pour reprocher au commissaire son excessive sensibilité. «Si tu étais un flic comme les autres, tu n’en aurais pas grand-chose à foutre de toutes ces horreurs. La vérité, c’est que tu es un moraliste. C’est ça qui te fout en rogne. Tu n’as pas renoncé à tes idéaux et quand tu vois la réalité s’en éloigner, tu deviens enragé.»

Après la pause de midi (charcuteries et pâtes à damner un saint), Valerio Varesi, passionné, signale ici l’emplacement d’une ancienne barricade édifiée pour repousser les squadristes envoyés par Mussolini; là, le Borgo delle Colonne, un des quartiers les plus communistes, ou encore le siège de la questure où travaille Soneri, Strada della Repubblica. Comme promis, il nous emmène ensuite dans le quartier populaire situé de l’autre côté du Torrente Parma. Mettant nos pas dans ceux du commissaire Soneri, nous empruntons le «dos d’âne du Ponte di Mezzo» et arrivons dans l’Oltretorrente, «le quartier de la résistance aux fascistes» qui abrite aujourd’hui beaucoup d’émigrés.

Il fait très beau ce jour-là à Parme. Le printemps est arrivé avec un mois d’avance, et l’on s’en réjouit. Eh oui, pour une fois tant pis, nous ne serons pas d’accord avec le commissaire Soneri qui, dans Les Mains vides, passant près des fenêtres grandes ouvertes sur l’intimité des appartements, «rêvait au brouillard qui viendrait bientôt tout refermer d’un souffle et rendre à la ville tout son enchantement».


Roman

Valerio Varesi
«Les Mains vides»
Traduit de l’italien par Florence Rigollet
Agullo Noir, 260 p.