«Elle extrait les mots des cages du langage, mots qui se tiennent droits, qui peuvent s’enflammer dans le noir comme une bougie, que tu peux caresser dans le creux de ta main»*.

Ces mots, ces mots en liberté, ces mots libérés émanent d’un écrivain aujourd’hui en prison. Asli Erdogan, physicienne et romancière engagée, a été arrêtée le 16 août dernier. Elle est emprisonnée à Istanbul, sans certitudes sur son sort. Mais sa voix se fait entendre partout.

Lecteurs

Ils sont libraires, comédiens, simples lecteurs. Et, durant tout le mois de décembre, ils prennent la parole, à 18 heures dans des librairies de Suisse romande, un livre à la main. Ils lisent à voix haute «Le Bâtiment de pierre», un livre d’Asli Erdogan, un roman bref, prémonitoire, qui raconte, justement, une prison: «Aujourd’hui, je vais parler du bâtiment de pierre où le destin se cache dans un coin, où l’on observe à distance le revers des mots. Il a été construit bien avant ma naissance, il a cinq étages sans compter le sous-sol, et un escalier d’entrée».

Et voilà qu’autour de la romancière enfermée une solidarité se tisse, bien au-delà d’ailleurs de la Suisse romande. Voilà que son livre parle pour elle, et raconte. Il raconte la détention, le labyrinthe de pierre, la solitude, la peur. Le livre dit et montre l’incroyable force de la poésie aussi, qui chemine aux côtés de celui ou celle qui souffre.

Encre et papier

Puissance du livre. Un peu d’encre et de papier, et voilà qu’on entend une voix même quand elle n’est pas là. Lire c’est s’évader, dit-on parfois. Le mot, on le voit, va bien au-delà de la simple formule de divertissement. Lire «Le Bâtiment de pierre», c’est permettre à son auteure d’être à la fois en prison là-bas, et libre dans les voix d’ici.

L’auteur, pour peu qu’on ouvre ses livres et qu’on le lise, est un être doué d’ubiquité. Il est à la fois là où la vie le contraint, et dans la force de sa parole. Ceux qui défendent Asli Erdogan l’ont bien compris, qui l’invitent chaque soir à parler, à raconter, à se faire entendre.

«Et puis, j’ai reconnu ta voix, ma propre voix qui avait pris vie en toi, écrit-elle dans «Le Bâtiment de pierre». Curieusement, ce que je redoutais le plus, c’était que tu pleures, que tu supplies, que tu t’effondres. Tu n’as rien fait de tout cela. […] Tu as allumé la dernière bougie de ta résistance et tu l’as offerte à l’aube.»


*Asli Erdogan, «Le Bâtiment de pierre», traduit. 
du turc par Jean Descat, Actes Sud, 2013