Pierre Pachet. Devant ma mère. Gallimard, 174 p.

C'est une très vieille dame, presque centenaire, que son fils va voir régulièrement dans un service hospitalier de gériatrie. Devant sa mère, dont il note la détérioration de sa présence au monde, il se sent comme devant «une figure très ancienne, une statue faiblement animée mais puissante, monumentale». Elle a longtemps vécu chez elle, seule et malvoyante mais farouchement attachée à son indépendance. Quand la perte de ses repères temporels s'est aggravée, elle s'est mise à parler toute seule, d'abord en confondant sa «radio intérieure» et le monde réel, puis en répétant des fragments de phrases en russe de façon continue, en boucle, sans connexion avec des choses perçues ou pensées.

Lors de ses visites régulières, son fils a pris l'habitude de l'écouter «avec patience et tolérance, avec un intérêt presque scientifique, avec admiration aussi», regardant sa régression comme on observe les progrès d'un petit enfant. Un jour où il la quitte en lui disant qu'il rentre à la maison, «cette démente qui lui est proche» lui réserve la surprise d'un dialogue pertinent: «Elle: Pour faire quoi? Moi: Je vais travailler. Je vais écrire. - Tu écris quoi? J'écris un livre. - Sur quoi? - Sur toi. - Qu'est-ce que tu peux écrire sur moi?» Etc.

Comme pour le portrait de sa femme Soizic dans Adieu (Circé, 2001), Pierre Pachet part d'une expérience intime pour en tirer un sens général: il s'agit ici d'éclairer la constitution de la vie mentale. Il réfléchit sur le fonctionnement du langage, la patience et l'attente, cette attente devenue pour sa mère si indéfinie qu'elle a oublié qu'il peut y avoir quelque chose à attendre. La solitude, le manque de stimulation seraient donc une des causes du délitement de la conscience. Mais en quoi consiste le fait de reconnaître quelqu'un? Et pourquoi sa mère a-t-elle perdu jusqu'au sens de la mort?

Il faut lire le détail de ces observations rapportées avec une tendresse vigilante (malgré l'exaspération qui pointe parfois) et des hypothèses qu'elles font naître pour apprécier leur souci constant de justesse. Dans cette collection de moments douloureux ou précieux, il y a même quelques pépites d'humour, dues sans doute à une longue complicité. D'où l'affirmation nette du fils que, même très diminuée, sa mère «est humaine et elle est elle-même».