La fenêtre est réduite: trois minutes, quatre maximum, pour deux couplets et un refrain. Et en français en plus, une langue qui se prête moins aux formats courts et aux mots simples que l’anglais. Il faut viser juste, car la frontière est mince entre un vrai poète et un vaniteux. Le premier va toucher à l’os pendant que l’autre restera incapable de gratter le vernis de sa superficialité.

Alors pourquoi une phrase un peu nunuche à la première oreille va-t-elle fonctionner ici, alors qu’une autre sonnera affligeante ailleurs? Existe-t-il des secrets de compositions, ou des recettes de manipulations? Eclairage sur l’exercice périlleux de parolier pop-rock-folk, avec ce que la Suisse romande a produit de mieux dans le domaine: Le Roi Angus.

Simplicité exacerbée

Son érudition, la pertinence de ses points de vue, la sagesse et l’enthousiasme qui se mêlent dans des propos enchantés. La conversation pourrait durer des siècles sans que jamais ne pointe l’ennui, notamment sur les mérites comparés de foule de philosophes… Mais ce n’est pas pour ça qu’on enchaîne les cafés avec Casimir M. Admonk. Le chanteur et parolier du Roi Angus a déjà étalé sa prose sur deux albums sublimes (Iles Essentiel en 2015 et Est-ce que tu vois le tigre? en 2018), un troisième est en approche pour 2022, avec des textes qui emportent, bouleversent ou «mélancolisent» à l’envi. Il fallait tenter de comprendre: comment peut-il toucher ainsi avec des paroles à la simplicité parfois exacerbée, et qui pourtant ouvrent la voie à de nombreuses interprétations?

Il y a d’abord cette règle immuable, selon lui: rester dans ses pompes. «La chanson pop a un côté ramassé, une forme qui n’autorise pas à parler de n’importe quoi. Si tu veux faire de la philo, fais pas des chansons, écris plutôt un bouquin. Sinon tu vas t’y perdre.» Le concept de «rock lettré» fait d’ailleurs gentiment sourire le Genevois, par sa prétention comme son antinomie. Parce qu’on ne peut pas aborder des notions trop complexes ou vaporeuses ici. «C’est comme pour le dessin de presse. Tu peux dire quelque chose de très profond d’un seul trait, mais tu ne vas jamais parler de Kant ou de Spinoza. Ou alors tu fais une BD à ce moment-là», juge-t-il.

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Il ajoute: «La pop, c’est comme un bonbon. Je déteste la niaiserie, mais pas le sourire.» L’occasion de le ramener à L’été, un des très beaux titres du deuxième album du Roi Angus, avec ces vers: «Demain c’est l’été/Et si tu pleures, au grand malheur/Pour te consoler/J’ai ramassé ces quelques fleurs.» On baigne dans la simplicité, mais on peut décider d’entendre ce qu’on a bien envie d’entendre: chacun a sa conception du lendemain, et l’été, c’est la porte ouverte à tous les possibles. «Certains vont peut-être se demander: mais c’est quoi cette chanson de demeuré? Et pourtant, tu retrouves ça dans le blues ou les haïkus, où tu peux exprimer des trucs super profonds en trois phrases. Je me répétais «demain c’est l’été», je pensais à des mantras, je me disais que c’était plein de choses en même temps.» Tout en laissant la place à l’irrationnel et la grammaire en accordéon: «Parce que si un prof tatillon entend un étranger dire «demain c’est l’été», il le corrigera. Mais si moi je chante «demain ce sera l’été» ou «c’est bientôt l’été», alors la chanson est morte», rigole Casimir M. Admonk.

Composer avec le doute

C’est parfois simple, parfois plus poétique avec Le Roi Angus. Comme dans la chanson Rien ne se cache dans la lumière, où la phrase «tu sais qu’il n’est jamais trop tôt à ton âge» peut signifier le départ, la transcendance, ou alors la tentation du suicide. Dans Lesbos, le chanteur évoque à la fois le paradis des vacanciers et l’enfer des migrants, l’insouciance qui côtoie l’horreur brute. Ainsi, «les corps flottent et s’échouent» font écho à «les corps flottent et c’est chou». Ainsi, «l’enfance du vice, l’enfance heureuse, on va coucher dehors», ouvre toute la grille de lecture: faire la fête jusqu’à point d’heure, ou dormir sans toit loin de chez soi. «C’est un enjeu de notre époque, mais comment faire pour ne pas être chiant ou moraliste tout en évoquant par touches le monde dans lequel on vit? Je ne vais pas écrire sur la façon de recycler nos déchets – certains le font, et c’est l’horreur. Je suis un Suisse qui vit à Genève, je ne me vois pas parler des banlieues. En revanche, si j’aborde une certaine mélancolie, peut-être que ça résonnera chez quelqu’un.»

Reste ensuite le tri nécessaire devant le flot de production – «parfois, tu écris vraiment de la merde et tu as honte, à te demander comment tu as seulement pu penser que ça pouvait être cool», se marre-t-il) – et aussi la gestion du doute, un compagnon encombrant avec lequel il faut composer au quotidien. «Le doute, tu ne pourras jamais l’enlever complètement. Mais j’ai appris la posture de l’artiste, le passage à l’acte, où tu le mets de côté en sachant que tu peux vivre avec. Tu sais que tu vas avoir des critiques en écrivant par exemple «tout simplement se dire que tout ça, ça sert à rien». Mais ceux qui vont creuser un peu verront que ces mots ne sont pas aussi simples qu’ils en ont l’air.»

www.leroiangus.com


Perez, «dériver vers une sorte de divagation»

Surex: c’est le titre du troisième album de Perez, sorti au plus mauvais moment – le sinistre printemps 2020 – et qui n’a du coup pas eu le rayonnement qu’il méritait. Le jeune artiste multifacettes d’origine bordelaise, qui nous offrira un nouvel EP intitulé SADOS le 14 janvier prochain, s’est un peu éloigné de son électro-pop de base pour une prise de risque payante, avec des textes uniques dans le paysage francophone. Une densité remarquable en même temps qu’une impression formidablement aérienne.

Le fruit d’un long travail, dit-il: «A mon sens, le propre d’un bon texte de chanson, c’est de ne pas pouvoir fonctionner sans la musique qui l’accompagne. Je ne m’appuie pas sur une méthode rigide, je vais davantage avoir une intuition sur un rythme ou une scansion. Mais je ne peux pas être sûr de moi à 100% tant que je n’ai pas testé avec la musique. J’ai connu trop de déconvenues avec des rimes trop simples ou des alchimies qui ne se sont jamais faites. En général, les premières versions sont toujours trop bavardes: je tombe dans mes marottes, dans le travers des choses trop personnelles. Je dois retravailler le texte pour qu’il puisse parler à tout le monde, le couper pour le rendre étranger à moi-même. Du coup je jette pas mal, mais avec de moins en moins de scrupules au fil du temps. J’ai voulu Surex moins narratif et moins bavard que mes deux premiers albums. Si on y trouve des allusions politiques ou écologistes? Oui, mais j’ai toujours trouvé l’exercice compliqué, et les artistes souvent simplistes et maladroits malgré de bonnes intentions. J’ai voulu garder une forme de poésie qui va laisser l’auditeur se projeter où il veut: rester dans la musique, s’accrocher au texte quand il en a envie. J’aime partir d’une forme assez triviale, presque impudique, pour ensuite dériver vers une sorte de divagation qui pourra devenir étrange ou inquiétante.»


Simili Gum, «se réapproprier le langage»

Le Lyonnais distille une pop alternative influencée par le rap, avec une poésie intime aussi concrète que métaphorique. Un régal de textes sur le tragique de l’existence, distillés sur son premier EP, Pacifyer, sorti cette année, et qu’il décrit ainsi: «Mes chansons sont mon journal intime et ma psychanalyse. Avec des morceaux tristes parce que je ne vais parfois pas bien du tout, mais j’aime bien nuancer ou désamorcer des choses trop lourdes avec d’autres plus basiques. Vous me parlez de fuite, et c’est vrai que c’est un thème récurrent chez moi depuis l’enfance: cette sensation de devoir échapper au concret, de toujours devoir courir pour échapper à une sentence, sans que je sache exactement laquelle. Pour décrire tout ça, j’aime bien piocher dans mes notes et improviser, trafiquer la langue, enlever les articles ou associer des mots qui ne sont pas faits pour aller ensemble. Je trouve ça beau qu’on puisse se réapproprier le langage. Je mettais beaucoup de «couches» au début, mais avec le temps, j’ai arrêté de me cacher en permanence derrière des images. Je deviens plus explicite, et mon prochain EP sera même très cru. Ça me prendra sans doute plus de temps pour toucher un public plus large, mais les auditeurs sont fidèles, ils ne me lâchent pas alors que je change souvent de style. Ça peut arriver qu’on vienne me dire des choses émouvantes. L’autre jour à Bruxelles, une personne avait des larmes dans les yeux en évoquant mes paroles. C’est très précieux pour moi.»


Bertrand Burgalat, «friser le maniérisme»

Rêve Capital, le dernier album du Corse, est rempli de textes ciselés avec un vrai socle commun malgré la diversité de ses auteurs. Un se détache cependant du lot: Retrouvailles, qui parle de la perte et du deuil. Son auteur, Pierre Jouan, nous raconte sa genèse: «Au départ, il y a Le Nain Jaune, un livre de Pascal Jardin. Un cadeau de Bertrand à la mort de mon père, un geste délicat de sa part. A la fin, l’auteur parle de retrouver son père dans un paradis imaginaire. Mon texte est venu après cette lecture. On peut le trouver très dense, avec beaucoup de métaphores pour une chanson pop. Peut-être même qu’il frise le maniérisme, mais c’est la sincérité du propos qui le sauve. Si tu as une idée claire de ce que tu veux dire, ça aide à ne pas se perdre, et alors là tout est permis. Mais c’est un défaut que je peux avoir, oui, être trop verbeux. C’est parfois un handicap. J’ai vu récemment le documentaire Amazon sur Orelsan (Montre jamais ça à personne), et ce qu’il y a de très fort chez lui, c’est cette écriture directe, ce côté cru sans références qui le rend d’autant plus puissant. J’y pense beaucoup. J’ai besoin d’être vigilant, mais dans l’écriture, il ne faut ni renier son héritage ni se défaire de ce qu’on est. Et la musique enjouée avec les chœurs vient aider le texte, je pense. C’est toute la pudeur de Bertrand ici, sa marque de fabrique. Il se méfie du mélo et du sentimentalisme, alors il a pris le texte à rebours pour amener un contrepoint.»

Une rencontre avec Bertrand Burgalat: «Personne n’est tombé malade en achetant un disque»