Les versions de concert d’opéra, on aime… ou pas. Pour certains, l’apport de la mise en scène est indissociable du geste lyrique. Pour d’autres, la situation frontale des chanteurs, seuls devant l’orchestre, permet une concentration musicale supérieure. D’autres encore, comme ce spectateur à l’humour vache, se fatiguent de relectures trop décalées. A l’annonce de Parsifal donné en situation purement musicale au Grand Théâtre, le lyricomane lâchait: «Une version de concert, ça allège aussi. Pas de femmes nues recouvertes de boue en train de hurler en yiddish des poèmes tchèques!»

Malheureusement, le covid a gagné les rangs de la production. La captation s’est vue supprimée au tout dernier moment ce vendredi matin. En raison des mesures fédérales, on ne devait pas connaître la lecture scénique que Michael Thalheimer devait proposer. Et à cause de malades confirmés, on ne pourra pas découvrir la version originale qui devait être diffusée ce Vendredi-Saint.

A l’origine, le «festival scénique sacré» était donc annoncé sans mise en scène, dans une version en ligne «allégée» et «ajustée». Pourquoi donc? Parce que les près de cinq heures de Parsifal sont difficiles à traverser sans un support visuel fort. Malgré la tristesse de l’annulation définitive, revenons quand même sur la proposition créative qui montre la force de résiliation de tous.

La production scénique programmée plus tard

Le chef de l’OSR, Jonathan Nott, et le directeur du Grand Théâtre, Aviel Cahn, avaient cherché une solution inédite pour contourner l’obstacle de l’annulation et rendre le projet attractif. Qu’aurait-on dû voir si le spectacle avait pu avoir lieu? Aviel Cahn donne quelques pistes. «Une vision très épurée, car le style de Michael Thalheimer évolue dans l’abstraction et se concentre sur l’austérité, la psychologie, la spiritualité et l’universalité des sentiments.» Si le directeur regrette évidemment que la production très attendue du metteur en scène n’ait pas pu être donnée en version scénique, il a prévu de la programmer ultérieurement. «Tôt ou tard, mais d’ici à deux saisons espérons-le.»

Il ne s’agira alors pas d’une réactualisation radicale. «Pas de chevaliers du Graal banquiers ou autre réinterprétation de l’histoire. Michael Thalheimer creuse les mythes, les archétypes et les légendes avec un grand talent et se tourne plus vers l’éternel que l’actualité. Quant aux lumières très importantes, elles soulignent le côté atmosphérique de sa lecture.»

Distribution jeune

Un aspect très important pour la version de concert qui s’annonçait, c’est la jeunesse de la distribution, composée essentiellement de prises de rôles. Le ténor Daniel Brenna étant malade, c’est le célèbre wagnérien Klaus Florian Vogt qui le remplaçait. Kundry devait être interprétée par Tanja Ariane Baumgartner, Amfortas par Josef Wagner et Gurnemanz par Mika Kares, devant des solistes plus aguerris.

Raccourcir Wagner, une hérésie? Pas pour le directeur musical qui, en choisissant des extraits, s’est emparé de la partition avec la passion, la profonde connaissance et la délicatesse dont on le sait coutumier dans ce répertoire. «Je n’ai surtout pas voulu faire une compilation de highlights!» s’exclame-t-il.

«Réduire la durée, pour moi, ne veut pas dire trancher dans le vif. L’histoire ne doit pas s’en trouver hachée. Il s’agissait avant tout de concevoir un voyage qui puisse parcourir de façon plus légère toute l’œuvre et ses nuances. J’ai cherché à conserver la continuité et la tension du flux narratif qui portent la musique à des sommets d’expressivité.»

Eviter le saucissonnage

«En supprimant un bon tiers de l’ouvrage, je me suis attelé à suivre au plus près l’action et les personnages. Je voulais conserver la ligne musicale comme fil conducteur, en glissant des passages orchestraux entre les scènes théâtrales coupées pour que tout s’enchaîne avec souplesse. J’ose penser que Wagner ne m’en veut pas!»

Sur la précédente création du Grand Théâtre: Pas de clémence pour Mozart

Tous les personnages et le chœur interviennent, et le remaniement compose une forme d’unité générale. «Le troisième acte est peu coupé, alors que la grande scène de Gurnemanz, au début du premier, est réduite de moitié notamment, et que dans le deuxième acte, plusieurs passages sont révisés. Quand je supprime, j’essaye de recréer un continuum, car je veux éviter à tout prix le saucissonnage.» Cette forme de revisitation de Parsifal aura été en fait plutôt conçue comme «une condensation» musicale qu’un condensé opératique. On regrette de ne pouvoir découvrir la surprise du chef.