Un flot d’images, un tour de force théâtral. Depuis l’été 2008, le Parsifal de Stefan Herheim règne en maître au Festival de Bayreuth. Cette mise en scène touffue, à la fois subjective et ouvrant une multitude de portes sur le livret de Wagner, fait la gloire du Bayreuth des années 2000. On en sort ému, bouleversé, la tête pleine d’images fortes et de métaphores. Parce qu’il éclaire le livret d’une lumière spirituelle, mais aussi politique et historique, ce spectacle accomplit ce que Wagner rêvait pour ses opéras: «une œuvre d’art totale».

L’histoire de Parsifal, c’est celle de l’Allemagne – une nation appelée à naître à elle-même. C’est l’idée-force du spectacle de Stefan Her­heim. Le metteur en scène norvégien déroule les deux histoires en même temps. Tandis que Parsifal se cherche, le peuple allemand se cherche lui aussi. Sur la destinée de Parsifal (enfance, adolescence, âge adulte) se greffe celle de l’Allemagne, de 1870 à nos jours, en passant par l’Empire de Bismarck et Guillaume 1er, l’époque wilhelmienne, la Première Guerre et la Deuxième Guerre. Chez Wagner, Parsifal est ce «pur innocent» qui sauve une confrérie de chevaliers dont le roi s’est laissé tenter par le péché de la chair. Chez Stefan Her­heim, Parsifal est le rédempteur civil d’une nation qui s’est fourvoyée dans les pires crimes et actes de barbarie.

Au lever du rideau, on voit le jeune Parsifal en train de bâtir son avenir: il édifie une paroi (le Burg du Graal?) comme l’Allemagne édifie sa nation. Le décor n’est autre que celui de la villa Wahnfried à Bayreuth où vécurent Wagner et sa femme Cosima – allusion à l’histoire de Bayreuth. Le «chaste fol» est au chevet de sa mère. Elle lui tend des bras éplorés. Le petit garçon a peur: il recule. Puis il accepte finalement de se laisser entraîner dans cet amour presque dévorant – déjà une lueur d’inceste. C’est par le souvenir de sa mère que la femme enchanteresse Kundry tentera de faire fléchir Parsifal au deuxième acte. Le «pur innocent» résistera: il saura maîtriser ses instincts et dépasser la satisfaction d’un désir trop facile. Il fera l’expérience de la compassion et sauvera le roi Amfortas (auquel il s’identifie) de la faute qui a causé la perte du Graal.

Face au «cœur pur», le méchant Klingsor. Dans cette mise en scène, le sorcier Klingsor, qui s’est châtré, est un travesti. L’ange rebelle apparaît en Ange bleu (bas résille!) sous le fameux accoutrement de Marlene Dietrich – façon habile d’évoquer l’entre-deux-guerres. A son tour, Kundry se métamorphose en Ange bleu. Puis elle prend les traits de la mère de Parsifal… A la fin du deuxième acte, des soldats nazis déboulent et dressent des drapeaux aux croix gammées. Manière de faire écho aux pires années de Bayreuth lorsque le festival est devenu un haut lieu du nazisme culturel.

Au troisième acte, Parsifal revient à la confrérie du Graal pourvu de la lance sacrée qu’il remet aux chevaliers désormais rédimés. Champs de ruines, nation dévastée au lendemain de la Deuxième Guerre. L’Allemagne doit renaître à elle-même, y compris Bayreuth. Stefan Herheim évoque la réouverture du «Festspielhaus», en 1951, en faisant défiler l’avertissement aux festivaliers par les frères Wieland et Wolfgang Wagner: «Hier gilt’s der Kunst» («Ici, on traite d’art»), dans l’espoir de faire taire les débats politiques et de tourner la page du passé nazi.

Puis l’action est transportée au Bundestag, où le rédempteur Parsifal vient sauver le roi Amfortas invectivé par les parlementaires (une scène forte!). Parsifal semble plaider pour une démocratie apaisée. Mais en dernier ressort, c’est à chacun de nous de prendre la responsabilité de ses actes – d’où cette coupole en miroir, à la fin du spectacle, qui invite le public à se contempler. «Erlösung dem Erlöser!», dit la fin du livret: «Rédemption au Rédempteur!»

Dans la fosse, Philippe Jordan (lire LT du 18 août) succède à l’Italien Daniele Gatti. Le chef zurichois exalte la composante lumineuse du drame; il dresse des lignes sveltes, sensuelles, avec des cordes soyeuses, des bois évocateurs, des cuivres nobles mais jamais agressifs (on aimerait parfois plus de hargne). Une lecture ponctuée de torpeurs amoureuses, d’élévation sensuelle – comme pour estomper la part moralisante de l’œuvre. Le Gurnemanz du Coréen Kwangchul Youn est toujours aussi habité et expressif – une autorité qui s’affirme d’année en année. La Kundry de Susan Maclean vibre d’une flamme vipérine, mais ses aigus sont stridents au deuxième acte. Burkhard Fritz est un Parsifal assez éloquent, hélas mauvais comédien. Detlef Roth vit le martyre d’Amfortas avec intensité. Et les chœurs et l’orchestre de Bayreuth sont tout simplement sublimes. Nettoyer, purifier. Faire son examen de conscience: la lecture de Stefan Herheim fait déjà date.

A la fin du deuxième acte, des soldats nazis déboulent et dressent des drapeaux aux croix gammées