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Des manifestants palestiniens de la «Marche du retour», à la frontière entre Israël et Gaza, le 8 juin dernier. Le mouvement pacifique mené par ces civils désarmés se poursuit malgré la répression sanglante de l’armée israélienne.
© MOHAMMED SABER/EPA

Futur antérieur

La part de rêve des manifestants de Gaza

Les images ont déferlé sur les écrans, suscitant stupeur et effroi. Face à des Palestiniens assoiffés de justice, l’armée israélienne a fait feu sans trembler. Pour comprendre ce qui a poussé ces hommes et ces femmes à braver le danger, il faut se souvenir des mots du grand poète Mahmoud Darwich, à l’occasion de la première Intifada, il y a quarante ans

La répression des manifestations palestiniennes de Gaza laisse sans paroles. On a beau s’entendre dire qu’elles étaient cyniquement planifiées par le Hamas ou qu’elles dissimulaient des «terroristes», rien n’y fait. Si des foules désarmées sont poussées par quelque chose à aller au-devant de la mort, il doit bien y avoir un motif à cela. La violence qu’elles ont rencontrée ne leur a guère laissé le temps de s’exprimer à ce sujet. Elle a ensuite tout envahi.

Occupés à regarder les images des victimes, à s’interroger sur l’enchaînement des événements, force est de constater que les raisons des manifestants n’ont pas été entendues. On les a accusés d’avoir l’intention de franchir la frontière pour envahir Israël. Qu’avaient-ils vraiment à dire? Pour essayer de le deviner, il faut revenir à un poème polémique de Mahmoud Darwich, qui fit grand bruit en Israël il y a exactement quarante ans.

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On était alors en plein début de la première Intifada, les morts commençaient à s’entasser là aussi, des deux côtés, de l’un surtout. Grande voix poétique de la Palestine, Darwich (mort en 2008) appartenait également à la direction politique de l’OLP, où il représentait une aile plutôt modérée et prête au dialogue avec l’adversaire. Un poème que lui avait inspiré le soulèvement et qui était devenu l’emblème de la cause palestinienne – Passants parmi les paroles passagères – fait soudain irruption dans le débat public israélien d’alors (un recueil de témoignages sur l’affaire a été publié aux Editions de Minuit sous le titre Palestine mon pays).

Intentions «secrètes»

L’auteur se voit accuser par la classe politique et une partie des médias de répandre la haine, dévoilant ainsi ce que seraient les intentions secrètes de tout Palestinien, aussi modéré fût-il en apparence: chasser les Juifs de la région et récupérer les terres perdues depuis 1948. Darwich s’en défend aussitôt, sans être vraiment écouté, sinon des quelques partisans convaincus de la paix. Il explique alors deux choses, qui peuvent paraître à première vue contradictoires, mais qui au fond ne le sont probablement pas. Il souligne d’abord que les appels au départ lancés dans son poème ne concernent à ses yeux que les territoires occupés après 1967 (l’OLP ne reconnaîtra officiellement le droit à l’existence d’Israël qu’en 1993).

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Mais il ne nie pas non plus qu’on puisse y entendre autre chose: le désir indéfectible des Palestiniens de guérir des blessures laissées par l’exil et la dépossession, le rêve de retrouver un pays qu’ils ne peuvent s’empêcher de considérer comme le leur, intégralement, même s’ils savent devoir se contenter d’une fraction. Tout en reconnaissant que le partage avec Israël est la seule voie possible (et encore, dans le meilleur des cas), Darwich revendique donc le droit pour les Palestiniens, au moins dans leur vie intérieure, de ne pas se considérer comme étrangers sur des terres qui étaient celles de leurs ancêtres et où ils sont nés pour certains d’entre eux.

Elever le débat

Position difficile à tenir, mais que le poème rend possible en refusant d’être un projet politique. Elle éclaire à sa façon la démarche des manifestants de Gaza, du moins s’ils n’ont pas oublié la leçon de Darwich: non seulement briser le blocus qui les enserre, mais reconquérir symboliquement la Palestine historique, pas à pas, sans pour autant chasser l’«occupant». Le poème possède un autre privilège, celui d’élever le débat. Il permet l’expression des plus intimes aspirations qui, libérées de cette manière, se transforment difficilement en slogans de haine. Peut-être pour devenir à l’inverse la base d’une future compréhension.


Extrait

«Vous qui passez parmi les paroles passagères
Vous fournissez l’épée, nous fournissons le sang
vous fournissez l’acier et le feu, nous fournissons la chair
vous fournissez un autre char, nous fournissons les pierres
vous fournissez la bombe lacrymogène, nous fournissons la pluie
Mais le ciel et l’air
sont les mêmes pour vous et pour nous
Alors prenez votre lot de notre sang, et partez
allez dîner, festoyer et danser, puis partez
A nous de garder les roses des martyrs
à nous de vivre comme nous le voulons»

(M. Darwich, «Passants parmi les paroles passagères», trad. A. Laâbi, Minuit, 1988)

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