Cinéma

«Les Particules»: l’énergie sombre de l’adolescence

Sous le Pays de Gex, le CERN fait circuler des hadrons à la vitesse de la lumière. A la surface, un adolescent s’interroge sur la réalité du monde. Un film qui lie brillamment l’inquiétude existentielle et la physique quantique

Vu du ciel, le car scolaire roule dans la nuit et l’on sait, depuis les plans d’ouverture de Shining, que ce genre de trajet sinueux présage des complications existentielles. P. A. (Thomas Daloz) somnole au fond du véhicule, Mérou, son ami d’enfance, le rejoint. Dans le matin glacé, ils arrivent au lycée et font les singes au fond de la classe. Laissant hors champ les adultes (profs, parents, psychologues, flics…), Les Particules propose un remarquable instantané de l’adolescence: bousculades et déconnades, fous rires et cris de bête, expériences hallucinogènes et musicales, teufs et anxiété…

P. A., «un gars discret», diffère de ses potes. Il joue du saxophone baryton dans l’Harmonie. Il essaie de maîtriser la dialectique complexe de la camaraderie bien burnée et de l’amour courtois. Tapageur avec ses copains, il reste coi auprès de l’étrange Roshine (Néa Lüders). Il se sent décalé, dépositaire d’un lourd secret: nous ne sommes que poussière. Il lui arrive de voir la matière se modifier – un champ s’affaissant comme une voile qui faseie, un furet qui s’évapore…

P. A., Mérou, Roshine et les autres habitent le Pays de Gex, dont les prés et les bois paisibles sont forés par un ver géant: le Grand Collisionneur de hadrons (LHC) du CERN, un anneau de 27 kilomètres de circonférence dans lequel des particules lancées à une vitesse proche de celle de la lumière se percutent en reproduisant le niveau d’énergie du Big Bang.

Angoisse métaphysique

Montré au Festival de Cannes, loué par la presse internationale, Les Particules, premier long métrage de fiction de Blaise Harrison, atteint une rare perfection. Il réussit à être en même temps une chronique de la jeunesse, une histoire d’amour, un film de science-fiction, un précis d’angoisse métaphysique et un documentaire sur le Pays de Gex, ce no man’s land densément peuplé…

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Juché sur son vélo, P. A. bat la campagne. Il traîne autour des sites externes du collisionneur, des bâtiments qu’on dirait tirés d’un film d’anticipation soviétique. Il descend avec sa classe au cœur du monstre. «Pourquoi existons-nous? Pour comprendre, philosophe un physicien. Pourquoi a-t-on construit le collisionneur? Pour trouver la beauté qui est la clé de la vie.»

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P. A. observe des nuées d’étourneaux annonciatrices d’apocalypse, entend des grésillements. Il voit des lumières crever la nuit, comme si la Fée Clochette entrait en supernova. Il pénètre l’intimité de la matière, pose le doigt sur l’irréalité du monde sensible. Il prend conscience que sous l’apparence des choses se tapissent des monstres, tel l’arapaima d’un fleuve sud-américain aperçu dans un reportage à la télé. Il comprend avec tristesse que les mains des amoureux qui se joignent ne se touchent pas: c’est juste un petit peu de matière entourée de beaucoup d’énergie. Composée par Laurent Gérard, alias Èlg, la bande-son fait entendre une musique étrange saturée d’électrons exprimant aussi bien les angoisses de l’adolescence que les mystères fondamentaux.

Fourmilière atomique

Les Particules cultive l’ambiguïté ontologique. P. A. est-il victime d’illusions ou la fourmilière atomique grouillant sous le plancher des vaches perturbe-t-elle la réalité? Y a-t-il intrication quantique entre la psyché adolescente et la course des hadrons? Les copains vont camper aux sources de l’Allondon, où ils absorbent une infusion de psilocybe. Au matin, la neige a tout recouvert et Mérou a disparu. Mais peut-être n’a-t-il pas plus existé dans ce plan de réalité que Franck le dealer et sa compagne Lisa, car aucun principe ne garantit la permanence des êtres et des choses.

Dans le Pays de Gex vidé de ses couleurs par l’hiver, la carte et le territoire, la matière noire et la mélancolie, les escarbilles qui dansent dans la nuit comme des bosons ou des flocons de neige, tout ce qui procède de cette dimension incertaine désignée sous le terme de «réalité» est sujet au doute et à l’entropie…


Les Particules, de Blaise Harrison (Suisse, France, 2019), avec Thomas Daloz, Néa Lüders, Salvatore Ferro, Léo Couilfort, Nicolas Marcant, Emma Josserand.

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