Picasso aurait pu s'en tenir à ce qu'on appelle aujourd'hui le style de sa période bleue et de sa période rose qui lui avait apporté une notoriété précoce et qui pulvérise encore régulièrement les records dans les ventes aux enchères. Mais il découvre Van Gogh, Cézanne, Gauguin. Au début de l'année 1906 la sculpture ibérique ancienne exposée au musée du Louvre. Et, au musée d'ethnographie ou par l'intermédiaire d'artistes qui commencent à s'en emparer, les statues de l'art africain. Cela déclenche une remise en cause totale. Pendant des mois, Picasso travaille secrètement à un tableau, au grand format calqué sur celui que les artistes exécutent pour les Salons, où il mêle ces nouvelles influences aux anciennes (Manet et Ingres). Ce seront Les Demoiselles d'Avignon (1907), une œuvre brutale, destructrice, volontairement inesthétique, qui choquera ses rares observateurs puisqu'elle sera bientôt roulée pour réapparaître une dizaine d'années plus tard.

Ce moment destructeur n'est pas clairement explicité dans l'exposition du Grand Palais. Mais après, il faut reconstruire. Ce sera le cubisme, la manipulation systématique des formes empruntées, la déconstruction de la surface des choses et des instruments de la peinture, et l'invention de nouveaux outils. Ainsi, Homme à la guitare (1911-1913), qui conserve la rhétorique du portrait traditionnel, celle du Democrito (1630) du Prado peint par Ribera - la posture verticale, le personnage se détachant sur un fond sombre, la répartition de la lumière - tout en faisant éclater en facettes le volume de la figure principale. Picasso n'ira jamais jusqu'à l'abstraction, qui commence à se développer au même moment, et qui se développera encore plus grâce aux découvertes qu'il fait avec son ami Georges Braque (1883-1963). Il reste un peintre de la vue. Il a trouvé sa méthode, pousser à l'extrême tous les langages et tous les styles, inventer inlassablement, mais en restant fidèle aux genres, aux formats et aux dispositifs issus de la grande tradition picturale.