Le frisson d’un grand opéra. Les premières mesures tout au moins. Jeudi à 11h, six ténors de la politique et un artiste avaient donné rendez-vous à la presse, à la Maison des associations à Genève. Leurs obédiences divergent, mais leurs cœurs convergent. Leur cause? La Cité de la musique, ce fief promis à l’OSR et à la Haute Ecole de musique (HEM), projet devisé à 300 millions financés par des privés, qui devrait voir le jour en face de la place des Nations. C’est a priori ce qu’on appelle une manne céleste.

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Sauf qu’il n’y a pas de miracle dans la cité de Théodore de Bèze. Ce projet mobilise contre lui l’extrême gauche, des associations du quartier du Petit-Saconnex, de défense du patrimoine, l’UDC, les Vert・e・s et des escadrons de musiciens sous l’aile du chanteur Julien Dumarcey et de Béatrice Graf, Prix suisse de musique en 2019. Ils ont lancé un référendum qu’ils ont gagné. La population genevoise votera le 13 juin. La semaine passée, ils ouvraient les hostilités via une conférence de presse, à la Maison des arts du Grütli.

Leurs arguments? Cette Cité entraînera la destruction de 130 arbres, celle encore de la jolie villa des Feuillantines. Elle consacrerait surtout une vision élitiste de la culture, une «folie des grandeurs» d’un autre temps. Leurs moyens pour cette bataille sont dérisoires, affirment-ils, mais ils ont l’oreille d’une population sensible à la question de l’environnement.

C’est à cette salve qu’ont répondu jeudi les adeptes d’une ruche qu’ils rêvent d’entendre bourdonner bien au-delà des frontières genevoises. Eux aussi se veulent choraux. Le casting est éloquent. La jeune socialiste Joëlle Bertossa côtoie Daniel Sormanni, porte-drapeau bourru du MCG; Marie-Claude Sawerschel, des vert’libéraux, est entourée de Rémy Burri, du PLR, et de Vincent Subilia, directeur de la Chambre de commerce et d’industrie; au centre, le pianiste Marc Perrenoud, colosse virtuose du jazz, fait de l’ombre au PDC Carmelo Lagana.

Cacophonie chez les musiciens

Tour à tour, ils y vont de leur aria. Le thème est clair: l’OSR a besoin d’une salle adaptée à ses ambitions, pas d’un Victoria Hall conçu au départ pour une harmonie; la HEM souffre depuis trop longtemps d’être morcelée, entre Plainpalais et la Jonction, pis, confinée dans des locaux exigus. Une aberration que cette institution si mal logée. Partisans et détracteurs de la Cité s’accordent au moins là-dessus.

La plaidoirie est soignée. Ce bâtiment vitaliserait la rive droite, dépourvue de grandes enseignes culturelles. Présent dans la salle, un patron de restaurant appuie. «La Cité de la musique sera à Genève ce qu’est l’Opéra de Sydney à l’Australie, ose Vincent Subilia. Un puissant levier économique.»

Et l’accusation d’élitisme? Le risque que les musiciens, qui tirent le diable par la queue, soient exclus de cette sainte arche? Marc Perrenoud l’écarte d’une main débonnaire. «Les musiques alternatives ont raison de s’inquiéter. Il n’y a aucune politique cantonale et nationale pour ces courants. Mais ce n’est pas en s’opposant à un projet qui peut les inclure que ces musiciens feront avancer les choses.» Dans les deux camps, la partition est rodée. Mais l’issue de cet opéra qui s’écrit en direct est très incertaine.