Les Lumières n'adoraient pas Blaise Pascal et on les comprend. Contrairement à leur postulat d'un être humain responsable et savant, capable de faire son bonheur dans un mouvement ascendant, le scientifique et philosophe du XVIIème siècle voyait l'homme comme un roseau pensant, certes, mais condamné à ses tourments. Avec, pour seule issue, Dieu ou le divertissement. Un individu du XXIe siècle, en quelque sorte, qui appréhende le réel sans triomphalisme, à travers un incessant questionnement. Témoignant de cette modernité, Le Magazine littéraire vient de consacrer un numéro spécial à ce «génie effrayant», comme l'appelait Chateaubriand. Et sur la scène de Vidy-Lausanne, Bruno Bayen adapte Les Provinciales, texte épistolaire et pamphlétaire qui fête ses 350 ans. De quoi révéler, selon le metteur en scène, «l'incroyable sens théâtral de Pascal».

C'est une formule consacrée, rabâchée, de célébrer la modernité des auteurs du passé. Mais chez Pascal, outre l'inquiétude générale qui rappelle notre angoisse contemporaine, une foule de positions concrètes confirme cette observation. A commencer par sa dénonciation de la mondialisation. «Dans Les Provinciales publiées entre 1656 et 1657, Pascal montre comment les Jésuites utilisaient le mensonge pour soumettre la religion à leur projet politique d'hégémonie mondiale», commente Bruno Bayen. Qui reconnaît également dans le penseur janséniste, «l'inventeur du théâtre! Il écrit avant Racine et Molière et ses lettres sont autant de dialogues brillants, mordants». Sans compter sa science du masque ou de l'auto-fiction, véritable coqueluche d'aujourd'hui: s'il signait ses traités scientifiques, Pascal se cachait derrière des pseudonymes (sept identités différentes) pour ses publications littéraires, à l'exemple du très codé E.A.A.B.P.A.F.D.E.P. des Provinciales. «Il était acteur, enquêteur, curieux de tout et savant de rien», poursuit Bruno Bayen, en écho au «je suis dans une ignorance terrible de toutes choses», de Pascal lui-même.

L'actualité de l'auteur des Pensées, Jacques Attali la voit dans ses idées sur «les limites de la liberté et l'importance du déterminisme», positions réalistes qui tranchent avec l'idéal égalitaire des Lumières. Dans Le Magazine littéraire, l'ancien conseiller d'Etat auprès de François Mitterrand salue aussi la capacité de Pascal à prévoir le triangle «mort, assurance, divertissement» qui régit notre quotidien. Pour Jacques Julliard, journaliste et auteur du Choix de Pascal, c'est la capacité du philosophe à opérer une hiérarchie dans nos bonheurs et nos malheurs qui le rapproche d'une sensibilité progressiste: «Les gémissements des nantis sont insultants pour la véritable misère (...) Pascal passe sa vie à hiérarchiser, mais sans jamais condamner ce qu'il considère comme inférieur».

Une indulgence sans doute liée à sa propre défaillance physique. Ce corps qui trahit, - mort à 39 ans, Pascal n'a cessé d'endurer de terribles migraines et convulsions -, c'est encore une préoccupation contemporaine. Il préfigure la maladie qu'on bannit, la vieillesse qu'on retarde, mais aussi le fantasme d'un virtuel qui pourrait nous abstraire des contingences du réel.