Récit

Pascal Quignard nous apprend à écouter un jardin

L’écrivain présente un récit en écho à «Tous les matins du monde», où la musique, les fantômes et la solitude tiennent les rôles principaux

«Un pasteur américain en 1860, a noté les sons que les gouttes de la pluie faisaient retentir sur l’herbe et les petits sentiers de gravier du jardin de la cure.» Son nom, Simeon Pease Cheney. Il est le héros du dernier roman ou plutôt de la dernière variation romanesque de Pascal Quignard: Dans ce jardin qu’on aimait.

Ce livre, l’auteur le dit lui-même, a été écrit en écho, en souvenir, dans l’esprit de Tous les matins du monde. Dans ce jardin qu’on aimait est frère de ce très grand succès de Pascal Quignard, paru en 1991 et porté à l’écran la même année par Alain Corneau.

Pascal Quignard a trouvé chez un musicien américain, les mêmes motifs que ceux qu’il a développés autour de Monsieur de Sainte-Colombe, professeur de Marin Marais autour de 1680.

Douleur

Les deux musiciens sont veufs, inconsolés et ne désirant pas l’être. «Monsieur de Sainte Colombe ne se consola pas de la mort de son épouse. Il l’aimait. C’est à cette occasion qu’il composa le Tombeau des regrets». Tandis que, de son côté, le révérend s’exclame: «Comme je détestais l’idée même d’une consolation! L’ignoble idée d’une condoléance! Comme je préférais la douleur!»

Tout comme Monsieur de Saint Colombe qui est père de Madeleine et Toinette, Simeon Pease Cheney a une fille, Rosemund. Il lui voue des sentiments mêlés, à la fois passionnés et hostiles, puisqu’elle est, lui rappelle-t-il sans cesse, la cause du décès de sa mère, morte en couches. En quoi, il élude complètement, sa propre responsabilité d’époux et de père. Mais que voulez-vous, «On a envie d’être seul avec les morts», continue le révérend-musicien. A l’image de son frère romanesque, Simeon Pease Cheney continue par-delà la mort une relation secrète avec son épouse. Entrez, les fantômes!

Notations fantasques

Et puisqu’elle aimait le jardin, le révérend va l’aimer à son tour, chérissant chaque fleur, chaque odeur, et surtout chaque son. Il note les chants d’oiseaux, le bruit d’un robinet qui goutte, celui du vent dans les manteaux quand on ouvre la porte. Ces notations fantasques, malgré leur pureté fascinante, ne trouvent pas d’éditeur. Tristesse de l’artiste. Tristesse du père aussi, car l’homme chasse sa fille: «Les filles n’ont pas à faire office de veuves pour leurs pères devenus solitaires». Il crée ainsi un vide autour de lui. Et pourtant, d’une certaine façon, il ne cesse de jubiler.

Extrait d’une performance de Pascal Quignard, L’Oreille qui tombe, où l’on entend la musique de Simeon Pease Cheney

Pascal Quignard écrit une voix. Des voix. Des voix qui disent leur partition, dont le flux est interrompu seulement par les noms des personnages qui, tour à tour, prennent la parole, comme dans une pièce de théâtre.

Ce récit, qui tente de s’incarner, à la manière du fantôme des épouses, offre d’abord un hymne au jardin, à la fois cimetière et paradis: «C’est ce jardin, mon labyrinthe. Ce n’est pas elle en personne, Eva ta mère, bien sûr, je ne suis pas fou. Mais ce jardin, c’est elle qui l’a conçu, c’est son visage. Car c’est un visage, un jardin.»

Oralité

Les voix chantent aussi la belle partition de la solitude, de cette solitude voulue, aimée, cultivée. Elles interprètent la partition d’un égoïsme aussi, assumé, d’une vie secrète sans partage. On entend, dans ce livre-là, dont l’oralité est renforcée encore par un narrateur appelé «récitant» et qui semble se dérouler sur une sorte de scène, l’écho tous les livres musicaux de Pascal Quignard. On y retrouve aussi, le cortège des solitudes qu’il a dépeint à souhait, et puis, bien sûr le dialogue avec la mort.

Les rituels sont comme des restaurations silencieuses où il faut être seul si on veut les célébrer comme il faut

Un dépouillement, une sobriété domine ce texte bref, où la ténuité des sons ne cesse d’invoquer le silence. «Silence» est le dernier mot du livre, alors que l’obscurité «envahit la scène» après qu’ont retenti les dernières notes du «Premier Jardin» de Simeon Pease Cheney.


Sur le même auteur:


Pascal Quignard vient également de publier, «Performances des ténèbres» chez Galilée et «Une Journée de bonheur» chez Arléa.



Pascal Quignard, «Ce jardin qu’on aimait», Grasset, 176 p.

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