Scènes

Pascal Quignard, le chant du hibou

L’auteur admiré des «Ombres errantes» et l’actrice Marie Vialle font parler le ciel et les oiseaux. Avec «La Rive dans le noir», ils signent un spectacle en forme de cérémonie, le moment le plus énigmatique de cette 70e édition du Festival d’Avignon

Le spectateur est parfois un hibou. Il se blottit dans un songe et hulule en son for intérieur. Dans la quiétude de la Chartreuse de Villeneuve-lès-Avignon, l’écrivain Pascal Quignard et la comédienne Marie Vialle offrent la plus étrange des cérémonies de cette 70e édition du festival, un conte enfantin d’abord qui serait comme une clé, la possibilité d’un autre envol, plus musical que littéraire, plus animal que théâtral, plus harmonieux que raisonnable. Ce vol, Pascal Quignard l’a appelé La Rive dans le noir, une performance de ténèbres. C’est sa légende de l’origine qu’il mastique derrière une écritoire, l’origine d’un art, le sien, qui serait son arche de Noé. Cet envers du rideau, Marie Vialle le révèle en actrice-médium de très haut lignage, en maîtresse des bois interdits – elle cosigne le spectacle.

Vous avez dit bizarre? Quoi, Pascal Quignard, l’un des écrivains les plus raffinés et érudits de la littérature française, auteur célébré de Tous les matins du monde – dont Alain Corneau faisait un film au début des années 1990 – Prix Goncourt pour Les ombres errantes, cèderait-il sur le tard à une tentation narcissique, celle de faire l’acteur?

Joie clandestine retrouvée

A vrai dire, ce désir est ancien. Il remonte à sa rencontre avec Carlotta Ikeda, cette immense artiste au corps si menu qui, sur les planches, vous initiait aux fleurs du mal; Carlotta Ikeda qui incarnait le butô, cette danse qui grandit dans le Japon des années 1960 comme une vague de protestation contre l’occidentalisation de la patrie de Mishima. Pour elle, il écrit Medea en 2011. Pour elle aussi, il entre en lice dans Medea justement. Ceux qui ont vu le spectacle en sont encore émus. Trois ans de tournée sont prévus à l’époque. Carlotta Ikeda décède en 2014.

Pascal Quignard aurait pu privilégier une pente naturelle, celle d’une retraite ardente, au bord d’une rivière, là où il écrit. Mais il est revenu au théâtre pour Marie Vialle qui a déjà joué plusieurs de ses textes – dont Le Nom sur le bout de la langue. Il a voulu habiter encore une fois cette crypte bienfaisante. «Enfant, je refusais de manger à la table familiale, raconte-t-il. Alors mes parents posaient mes repas dans une pièce obscure. Là, je mangeais.» Cette satisfaction inespérée, cette joie clandestine, il les a retrouvées avec Carlotta Ikeda, dit-il encore. Aujourd’hui, il poursuit le voyage.

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Une musique primitive pour communier

La Rive dans le noir commence ainsi. Dans un halo, on distingue le crâne spirituel de Pascal Quignard penché sur une page. Sur la paroi, un hibou et un grand-duc dessinés d’une main préhistorique, empruntés l’un à la grotte de Lascaux, l’autre à celle de Chauvet. Il se met au piano à présent: sous ses doigts remontent Les ombres errantes de Couperin. Mais voici que survient Marie Vialle dans une robe d’or. Elle se juche sur la table du chartreux. De tout son corps, elle pépie, puis feule, puis fredonne comme le mainate, puis sanglote. Elle, c’est tous les oiseaux du monde. Ecoutez-la à présent. Elle raconte l’histoire d’un garçon abandonné dans les bois par sa mère avec un morceau de pita comme pitance. Il la fait goûter à son chat qui meurt empoisonné. Affamé, l’enfant tombe sur une jument qui agonise en mettant bas. Il la découpe en morceaux qu’il cuit en brûlant des livres d’église.

Cette histoire peut être lue comme une parabole: l’écrivain cherche une matière qui serait en deçà de la langue maternelle. Une musique primitive d’où procéderait une communion avec les airs et la terre. Passe soudain au-dessus de nos têtes un petit corbeau qui traverse l’immense salle. Il se pose sur les doigts de Pascal, puis file sur ceux de Marie. A un autre moment, une chouette effraie s’invite. La Rive dans le noir est la clairière rêvée d’un Pascal Quignard enfant et vieillard à la fois. Un oiseau passe. C’est la possibilité d’un chant.


Festival d’Avignon, jusqu’au 24 juillet; http://www.festival-avignon.com/fr/

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