Comment naissent les langues? Comment est née notre langue, le français? Quand a-t-il quitté les rivages du latin, pris le large pour vivre ses vies multiples qui le mèneront, bien plus tard, jusqu’à la langue que nous parlons et écrivons aujourd’hui. C’est ce que Pascal Quignard explore dans Les Larmes, paru cet automne chez Grasset. Il ne s’agit pourtant pas d’un essai, ni d’un livre d’histoire et encore moins d’un traité de linguistique. Ce que Les Larmes affiche en couverture, juste sous son titre, c’est le mot «roman». C’est le roman de la naissance de notre langue, que Pascal Quignard, en conteur, écrit aujourd’hui.

Trois «Francie»

Le français possède une date de naissance, rappelle Pascal Quignard. Le 14 février 842 à Strasbourg, Louis le Germanique et Charles le Chauve font un pacte qui partage l’empire de Charlemagne en trois parts égales: la Francie moyenne à Lothaire, la Francie occidentale à Charles le Chauve, la Francie orientale à Louis le Germanique. «L’Europe actuelle s’y lit déjà», note Pascal Quignard. Le serment est préparé en latin. Les deux rois croisent leur langue: Louis le Germanique jure en français devant les troupes de son frère; Charles le Chauve fait de même en allemand devant les soldats germains.

Puis, les chefs des deux partis jurent à leur tour, chacun dans leur langue propre face à leurs troupes, afin que tous comprennent. Nithard, le chroniqueur, notera le serment en trois langues, latin, allemand et français: c’est la première fois que du français est écrit. «C’est la pierre de rosette trilingue de l’Europe», dit Pascal Quignard.

Enluminures

Voilà le cœur de l’affaire. Mais, on l’a dit, Pascal Quignard ne fait pas dans ce livre œuvre d’historien. Et ce cœur du récit, il prend soin de l’enchâsser dans mille et unes autres histoires. Il travaille, comme un enlumineur, développant une volute, posant ses petites touches d’or, ajoutant ici une image, là un destin, dans un chapitre ou deux: le rappel d’une geste, d’un fait d’armes, d’amours folles ou sages, d’un paysage. Pascal Quignard procède, dans Les Larmes, comme dans ses «Petits Traités», par touches presque autonomes. De courts chapitres développent l’un après l’autre une idée, un fait, un paradoxe, un poème. Le déroulement du récit n’est pas forcément chronologique, ni continu en matière géographique. Les fragments se succèdent.

Charlemagne

On suit néanmoins Nithard et Harthnid, deux jumeaux, petits fils de Charlemagne, nés hors mariage. L’un, resté célèbre, deviendra un proche de Charles le Chauve et le chroniqueur du 14 février 842, ce qui fait de lui, l’auteur du premier texte écrit en français. Harthnid, lui, sera l’homme qui part. Harthnid cherche un visage qu’il a vu en rêve et parcourt la terre à sa recherche. Harthnid écrit à sa manière, parcourant les paysages, chevauchant sur la terre, traçant ses lignes de fuite sur le sol lui-même.

Charlemagne est là, aussi. Et Berthe, sa fille, mère des deux jumeaux. Mais il y a aussi des humbles aux pouvoirs étonnants: Sar, la vieille prophétesse dont Harthnid est amoureux. Frère Julius, de l’Abbaye de Saint-Riquier, si proche des chats et des oiseaux qu’il s’en retrouve persécuté, et qui vivra une aventure miraculeuse dans la forêt. Roland apparaît aussi, et son cor muet au passage des Pyrénées.

Images christiques

Pour dire cette naissance du français, Pascal Quignard convoque des mythes, des images communes et très anciennes. Ainsi, raconte-t-il, c’est la souffrance de Sar qui créa le paysage du Nord: «Ils lui crevèrent les yeux; ses pupilles toutes bleues s’écoulèrent sans finir. C’est ainsi que fut créée la Somme qui avance désormais son flot dans la mer du Nord et remonte jusqu’au port de Londres.» Ou «Ils arrivèrent sur une colline. Il ne pleuvait plus. Trois hommes étaient attachés à des branches dans le noir. Au milieu, un homme entièrement nu, avec une couronne d’épine sur le front, hurlait. De façon mystérieuse, un autre homme, au bout d’un jonc, tendait à ses lèvres une éponge. A ses côtés, dans le même temps, un soldat enfonçait sa lance dans son cœur.»

Primitifs

Ce qui fascine, dans Les larmes, c’est la capacité qu’a Pascal Quignard à décrire, à rendre vivants et présents les tableaux qu’il imagine. Par moments, il semble qu’on chemine dans une galerie inconnue, où s’exposent d’étonnantes toiles de primitifs flamands ou italiens. Mais il y a trop de boue, trop d’humus, trop de mer, trop de pluies, trop de sexe, trop de matières à lire, à toucher dans ce roman, pour le réduire à une suite de tableaux. Quelque chose de l’étrangeté du texte, de sa construction, de son lyrisme, parvient à vous replonger réellement dans ces siècles anciens; une sorte de sortilège, né sans doute de l’érudition et de la grande liberté de l’auteur, vous ramène directement au temps de Charlemagne.

Et ce temps ne doit rien au cortège de clichés que l’empereur traîne avec lui. Pascal Quignard rend ce Haut Moyen Âge présent, vivant, poignant. Et l’on assiste, médusés, dans la brume et la neige, dans les larmes et le sang, au miracle de la naissance d’une langue.


Pascal Quignard, «Les Larmes», Grasset, 224 p.