Pascal Quignard dans l’étrange beauté des mythes et des fables

Cette variation sur l’activité mystérieuse de la pensée fait rendre aux mots leursens originel et convoque contes et légendes à l’appui d’une méditation savante

Genre: Récit
Qui ? Pascal Quignard
Titre: Mourir de penser
Chez qui ? Grasset, 212 p.

Etendu sur le fumier, le vieil Argos entend une voix. Il lève la tête et voit un mendiant qui parle avec le porcher. «Mais le déguisement ne trompe pas longtemps le chien: il pense Ulysse dans le mendiant», écrit Pascal Quignard. Argos a attendu vingt ans. «Il remue la queue, couche ses deux oreilles, meurt./ Il pense et il meurt.» Penser – noein en grec – veut dire «flairer», «renifler la chose neuve qui surgit dans l’air qui entoure». C’est une activité du corps, un des sens de l’esprit. «Rêver, lire, penser, méditer»: plus loin dans ce livre qui n’obéit à aucun genre, la «rêvée» sera mise en rapport avec la pensée.

L’âme choquée

Comme dans les tomes précédents du Dernier Royaume, Quignard alterne les histoires anciennes, les déploiements étymologiques, les déclarations mystérieuses, les confidences autobiographiques. Une démarche qui demande du lecteur de l’abandon, un lâcher-prise. Une voix murmure des paroles qui parviennent de très loin, au-delà du raisonnement. C’est le charme de ce Dernier Royaume, dont Les Désarçonnés (2012) sont un des tomes les plus émouvants.

Mourir de penser procure le même enthousiasme de l’esprit mais il est d’une approche plus ardue. L’auteur prend à la racine les mots grecs et latins, leur fait rendre leur sens premier. Un exercice qui prend ici beaucoup de place, passionnant mais vertigineux, où l’on risque de perdre pied si l’on n’est pas de ces pauciores, ces happy few de Stendhal, ce petit nombre pour lequel le français n’a pas de mot.

A la première page, Quignard, qui entre toujours de manière imagée dans son propos, raconte un épisode de La Légende dorée. En l’an 699, Rachord, roi des Frisons, a déjà un pied dans l’eau baptismale, quand il demande où sont ses ancêtres. En enfer, lui répond le prêtre. Rachord retire son pied de la cuve et s’en va, disant aux siens: «C’est chose plus sainte suivre le plus grand nombre que le plus petit.» Rachord choisit les morts qui seront toujours les plus nombreux. «C’est la démocratie en acte», conclut l’auteur. Faire partie du groupe, appartenir à la majorité, à une foi, c’est renoncer à penser.

Déjà dans Les Désarçonnés, on entendait un appel à la désertion. On peut en mourir. C’est Spinoza qui pense au risque d’être banni; c’est Socrate, buvant la ciguë sans même se défendre; Ovide, relégué à l’embouchure du Danube; et Tchouang-tseu, Montaigne, Apulée… C’est aussi, en 1940, le sinologue Marcel Granet, remplaçant Marcel Mauss, déchu de son poste car juif, qui rentre de Vichy où on l’a informé des nouvelles lois, et qui meurt à son bureau, en silence, «l’âme choquée».

Quand Lucrèce découvre l’œuvre d’Epicure, il est saisi «d’une joie de nature sexuelle (voluptas) accompagnée de frissons qui avaient quelque chose de divin (horror)».

La pensée, comme la dépeint Quignard, est une expérience extatique, qui fait sortir de soi. Elle se différencie peu de la transe, du coup de foudre amoureux, du flash des drogues, de l’émotion qui étreint devant un chant, une voix, une page écrite. Expériences qui ont toutes en commun que «la métamorphose est involontaire et le temps y est imprédictible». La pensée, quand elle trouve, est «comme le printemps dans l’année»: une naissance, une re-naissance, un bourgeonnement, une joie, ce qu’en allemand on désigne comme un Aha-Erlebnis, une révélation, un Eurêka. Elle remplit le vide de la tête, comme le printemps remplit le vide de l’hiver. C’est une «reprise à zéro». C’est surtout un mouvement, une traque, une chasse. «Le chasseur est d’abord un lecteur»: il lit les traces, les empreintes, les branches cassées. Et la pensée enchaîne sur la lecture. Le récit est une chasse. La curiosité intellectuelle aussi. Et le rêve, une chasse de ce qui est perdu.

Les philosophes grecs, dit Quignard, ont édifié un modèle d’intégration du citoyen, que la pédagogie a perpétué. Il se transmet par la langue que la mère inculque. «Depuis le début jusqu’à la fin de son histoire, la philosophie fut fascinée par la proximité du pouvoir», ajoute-t-il. Comment, dans ce contexte, la pensée peut-elle «se désasservir à la subjugation de la culpabilité, du regard de la famille, du point de vue de la cité, de la méfiance jalouse de l’Etat, de la surveillance de la morale, de l’instruction du savoir, du droit?»

Chamans

Les chamans, les conteurs de mythes initiaient à des mystères que la philosophie a oubliés: ceux «du ciel, de la vie, de la nature, du rêve, du désir, du sexe, de la nuit». Peut-être aujourd’hui la psychanalyse peut-elle y accéder.

Pascal Quignard procède par spirales, les motifs reviennent. Il a structuré l’ouvrage en thèses et en scolies, pourtant il est très difficile d’en rendre compte sans paraphraser: la musique de sa langue ouvre sur des territoires obscurs, sur le mystère et la détresse de la naissance, sur notre animalité. Il y a sur les chats des passages merveilleux.

Mourir de penser est un appel à la méditation, à l’écriture, à la lecture, à la solitude. Il s’achève sur l’ensevelissement miraculeux de l’ermite Locronan, dans des temps très lointains. Pour l’étrange beauté des contes et des histoires qu’il murmure, il vaut la peine d’affronter les obscurités de cet ouvrage.

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Eschyle

«Les Suppliantes», cité par Pascal Quignard dans «Mourir de penser»

«Les voies de la pensée vont à leur but par des fourrés et des ombres épaisses»